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CAFE SOCIETY de Woody Allen en ouverture du 69ème Festival de Cannes

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A J-43 de l’ouverture du 69ème Festival de Cannes et quelques jours après qu’ait été dévoilée sa sublime et incandescente affiche de cette édition 2016 (cf mon article, ici), vient d’être annoncé le film qui fera l’ouverture et qui, pour mon plus grand plaisir, sera « Café Society » de Woody Allen.  « Café Society »  sera projeté mercredi 11 mai dans le Grand Théâtre Lumière du Palais des Festivals, en Sélection officielle Hors Compétition. Un record pour le réalisateur new-yorkais qui avait déjà ouvert le Festival en 2002 avec « Hollywood Ending » et en 2011 avec « Midnight in Paris », une ouverture à laquelle j’avais eu le plaisir d’assister et dont je propose de retrouver mon compte rendu, avec le critique du film, ci-dessous, ainsi que mes 9 autres critiques de films de Woody Allen.

Voici le communiqué de presse officiel du Festival à ce sujet:

Le film « Café Society » raconte l’histoire d’un jeune homme qui se rend à Hollywood dans les années 1930 dans l’espoir de travailler dans l’industrie du cinéma, tombe amoureux et se retrouve plongé dans l’effervescence de la Café Society qui a marqué cette époque. Deux acteurs de la génération montante à Hollywood, Kristen Stewart et Jesse Eisenberg, sont au cœur de Café Society, porté par un casting prestigieux qui réunit Steve Carell, Parker Posey et Blake Lively. À Cannes, Kristen Stewart a monté les Marches en 2012 pour On the Road (Sur la route) de Walter Salles et en 2014 pour Sils Maria d’Olivier Assayas, film pour lequel elle a obtenu un César. De son côté, Jesse Eisenberg jouait dans Back Home (Louder than Bombs) de Joachim Trier en Compétition l’année dernière.

 Pour ce film, Woody Allen a également collaboré avec le grand directeur de la photographie Vittorio Storaro, membre du Jury des longs métrages en 1991 et trois fois oscarisé pour Apocalypse Now de Francis Ford Coppola en 1980, Reds de Warren Beatty en 1982 et Le Dernier Empereur de Bernardo Bertolucci en 1988.

 De « Manhattan » en 1979 à « L’Homme irrationnel » en 2015, c’est la quatorzième sélection Hors Compétition à Cannes du réalisateur, scénariste, acteur, écrivain et humoriste américain. Prolifique cinéaste de ces quarante dernières années, Woody Allen, né le 1er décembre 1935 à New York, réalise presque un film par an depuis les années 1970. Issu d’une famille juive d’origine russo-autrichienne, il est aussi clarinettiste de jazz. Sa carrière au cinéma s’ouvre en 1965 avec Quoi de neuf, Pussycat ?, qu’il écrit et interprète. Sa première réalisation, Lily la tigresse sort en 1966. Très vite, il joue dans ses films. Oscarisé à quatre reprises (Annie Hall en 1978, « Hannah et ses sœurs » en 1987 et Minuit à Paris en 2012), Woody Allen compte également vingt autres nominations à la célèbre récompense qu’il n’est jamais allé chercher. Manhattan, « Match Point », Prends l’oseille et tire-toi, « Vicky Cristina Barcelona », « La Rose pourpre du Caire » ou Harry dans tous ses états figurent parmi ses autres succès.

 Café Society est produit par Letty Aronson (Gravier Productions), Stephen Tenenbaum et Edward Walson, en coproduction avec Helen Robin (Perdido Productions) et grâce à  la production exécutive de Ronald L. Chez, Adam B. Stern, et Marc I. Stern. Le film est vendu par FilmNation Entertainment et distribué sur le territoire français par Mars Films. 

 En France, sa sortie en salles coïncidera avec l’ouverture du Festival de Cannes, le mercredi 11 mai 2016.

 La cérémonie d’ouverture, présentée par Laurent Lafitte, sera retransmise par Canal +.

 Le 69e Festival International du Film se déroulera du 11 au 22 mai 2016. Le Jury de la Compétition sera présidé par George Miller. La composition de la Sélection officielle sera annoncée le jeudi 14 avril prochain.

Retrouvez, ci-dessous, les 10 critiques suivantes:

1/ Critique de « Minuit à Paris » et article suite à la projection du film en ouverture du Festival de Cannes 2011

2/ Critique de « Blue Jasmine » de Woody Allen (présenté à Deauville dans le cadre de l’hommage à Cate Blanchett, l’an passé)

3/Avant-première de « To Rome with love »- Critique du film et rencontre avec Woody Allen, interview (audio)

/  La trilogie londonienne de Woody Allen

4/ Critique de « Match point »

5/ Critique du « Rêve de Cassandre »

6/ Critique de « Scoop »

7/ Critique de « Vicky Cristina Barcelona »

8/ Critique de « Whatever works »

9/ Critique de « Vous allez rencontre un bel et sombre inconnu » et vidéos de Woody Allen en ouverture du Festival Paris Cinéma

10/ Critique de « Magic in the moonlight » de Woody Allen

Critique de « Minuit à Paris » de Woody Allen   (cet article ci-dessous a été publié en Mai 2011, suite à la projection du film au Festival de Cannes, en ouverture)

Hier après-midi, à peine descendue du train de 14H51 dans lequel tout le monde ne parlait déjà que cinéma, après un véritable marathon : marathon pour aller chercher mon accréditation, sans prendre le temps de regarder la façade rajeunie du palais des festival, marathon pour répondre à quelques questions de France 3 pour un documentaire sur les coulisses du festival (je vous en reparlerai), marathon pour aller chercher mon invitation pour l’ouverture, et marathon pour monter les marches aussi rapidement que me le permettaient ma robe longue et mes talons d’un nombre de centimètres indécent en essayant d’oublier que, bien évidemment, à ce moment-là, je me retrouvais seule sur le tapis rouge soudain interminable, en essayant de donner l’air de ne pas voir les dizaines de caméras et de photographes braqués sur ledit tapis rouge, et potentiellement sur moi, et que si certes le ridicule d’une chute éventuelle ne tue pas, il peut tout de même blesser l’amour propre, oui après tout cela en un espace temps de 1H30, et en ayant à peine eu le temps de réaliser et de me cogner au soleil, à la foule, à l’irréalité cannoise, j’étais à nouveau dans ce Grand Théâtre Lumière, lieu de tant de souvenirs de vie et de cinéma.

Je me retrouvais là, surprise mais ravie d’être émue à nouveau en entendant « Le Carnaval des animaux » de Saint-Saëns qui accompagne la montée des marches de l’équipe du film. Je me retrouvais là à frissonner en entendant le générique de l’ouverture que tant d’années j’ai regardé devant mon petit écran, avant tant d’années ensuite de l’entendre en direct dans la salle vertigineuse du Grand Théâtre Lumière. D’ailleurs, je n’ai pas arrêté de frissonner pendant cette cérémonie d’ouverture…

J’ai frissonné de joie à l’idée d’être à nouveau là où bat le cœur du cinéma mondial, avec tant de vitalité et de passion, et d’excès.  J’ai frissonné de bonheur cinématographique en découvrant ce bijou de cinéma qui a précédé la cérémonie : une version couleur peinte à la main du « Voyage dans la lune » de Méliès de 1902 sur une musique de Air, une version restaurée dont Serge Bromberg a été l’artisan (qui déjà avait restauré ce chef d’œuvre inachevé de Clouzot : « L’Enfer »). Moment magique concentrant toute la beauté, la richesse, la modernité, la puissance du cinéma.

 Puis, j’ai frissonné de peur pour Mélanie Laurent, seule face à cette foule impitoyable parmi laquelle un grand nombre attendait sans doute le faux pas qu’elle a magistralement évité, radieuse, arrivant à paraître spontanée, faisant même esquisser quelques pas de danse à Uma Thurman.

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 J’ai frissonné d’émotion en revoyant les images des films de Robert De Niro longuement ovationné par la salle, debout, (« Quand on cherche le mot acteur dans le dictionnaire, il y a écrit Robert de Niro » a dit Mélanie Laurent), Robert de Niro accompagné pour ce jury 2011 de : la productrice chinoise Nansun Shi, l’écrivaine norvégienne Linn Ullmann, l’Américaine Uma Thurman, le Britannique Jude Law, le Français Olivier Assayas, le Tchadien Mahamat Saleh Haroun, la productrice argentine Martina Gusman  du Hongkongais Johnnie To.

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J’ai à nouveau frissonné d’émotion en entendant le chanteur Jamie Cullum rendre un hommage musical à Robert de Niro, avec une version remixée de «New York, New York», mélange de New-York New-York de Frank Sinatra et de NewYork d’Alicia Keys, fortement taraudée par l’envie d’esquisser quelques pas de danse, moi aussi (mais je n’avais ni Robert, ni Uma, à portée de main, moi).

 

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 J’ai frissonné d’impatience et de jubilation en voyant les extraits des films de la sélection officielle. De mémoire de festivalière cannoise, rarement elle aura été si diversifiée, prometteuse, alléchante. Emotion encore quand Gilles Jacob, l’homme pour qui le Festival et la vie « passent comme un rêve », avec son humour décalé et pince sans-rire, a rendu hommage au cinéaste italien Bernardo Bertolucci qui a reçu une palme d’honneur (nouveauté de cette édition 2011), avant d’ouvrir le festival en dédiant notamment sa palme à « tous les Italiens qui ont encore la force de lutter, critiquer, s’indigner. »

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J’ai enfin  frissonné d’émerveillement devant ce nouveau et 42ème Woody Allen qui décidément, ne cessera jamais de m’enchanter.

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Après que cette cérémonie d’ouverture ait célébré New York, ville natale du président du jury de cette 64ème édition, c’était donc au tour du cinéaste qui a lui aussi si souvent sublimée « Big apple » de nous présenter son dernier film. D’ailleurs, en voyant les premières images de « Minuit à Paris » on songe à celles de « Manhattan », Woody Allen sublimant ainsi l’une et l’autre sans retenue.  Cela commence comme un défilé de cartes postales en formes de clichés sur Paris, en réalité un trompe l’œil.

Il est alors aisé de comprendre pourquoi Woody Allen voulait que rien ne soit dévoilé sur son film dont le synopsis officiel ne laissait rien soupçonner : un jeune couple d’Américains (incarné par Owen Wilson et Rachel McAdams) dont le mariage est prévu à l’automne se rend pour quelques jours à Paris. La magie de la capitale ne tarde pas à opérer, tout particulièrement sur le jeune homme amoureux de la Ville-lumière et qui aspire à une autre vie que la sienne.

 Après quelques minutes (certes très drôles, grâce à des dialogues caustiques dans lesquels on retrouve le style inimitable de Woody Allen), l’espace d’une seconde j’ai senti poindre la déception. J’ai cru un instant que Woody Allen nous faisant une autre version de « Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu » avec ce couple mal assorti dont l’homme est un scénariste hollywoodien qui se rêve romancier sans y parvenir.

Une seconde seulement.  C’était oublier que Woody Allen est un génie, et un génie très malin, ce qu’il prouve ici une nouvelle fois magistralement.  C’était oublier qu’à Minuit à Paris, tout est possible. Il nous embarque là où on ne l’attendait pas à l’image de son personnage principal qui se retrouve plongé dans les années 20, son âge d’or.  A partir de là, chaque seconde est un régal. Empruntant au cinéaste les traits et mimiques du personnage lunaire que ce dernier incarne habituellement, Owen Wilson, chaque soir à minuit, se retrouve plongé dans les années 20 et confronté à Hemingway, Gertrud Stein (Kathy Bates), Fitzgerald, ( Francis Scott et Zelda), Pablo Picasso… Chaque rencontre est  surprenante (et a d’ailleurs déridé les spectateurs du Grand Théâtre Lumière qui, en revanche, on mollement applaudi à la fin du film) et absolument irrésistible. Woody Allen s’amuse de leurs images, mais leur rend hommage, à eux aussi, peintres et écrivains.  La vie, la passion qui les animent contrastent avec sa future fiancée matérialiste.  Lui qui vit une expérience surréaliste les rencontre justement les Surréalistes (ce qui donne lieu à un dialogue absurde là aussi réjouissant, ces derniers trouvant son expérience surréaliste forcément  parfaitement logique ).

Woody Allen, plus inventif et juvénile que jamais, joue et se joue des fantasmes d’une ville qu’il revendique ici d’idéaliser, ce Paris qui, à l’image du titre du roman d’Hemingway « est une fête », ce Paris où un écrivain ne peut écrire qu’au Café de Flore, ce Paris où passé et présent, rêve et réalité, littérature et peinture vous étourdissent.

Je ne veux pas trop vous en dire pour vous réserver l’effet de surprise. Un mot quand même sur la prestation de Carla Bruni-Sarkozy qui joue juste mais dont le rôle, se réduisant à quelques plans, ne méritait pas tout ce battage médiatique. Marion Cotillard, quant à elle, est lumineuse et mystérieuse, comme ce Paris qu’elle incarne pour le cinéaste.

Une déclaration d’amour à Paris, au pouvoir de l’illusion, de l’imagination,  à la magie de Paris et du cinéma qui permet de croire à tout, même qu’il est possible au passé et au présent de se rencontrer et s’étreindre, le cinéma  évasion salutaire  «  dans une époque bruyante et compliquée ».

Pour obtenir la formule magique, prenez une pincée de « Manhattan », une autre de « La rose pourpre du Caire », un zeste de Cendrillon, beaucoup de l’humour caustique de Woody Allen, vous obtiendrez ce petit joyau d’intelligence au scénario certes moins abouti que dans d’autres films du cinéaste, mais que la vitalité de l’écriture, sa malice et son regard enamouré (sur Paris  avant tout ),  et la beauté des images nous font oublier et pardonner. Woody Allen réenchante Paris, ville Lumière et ville magique où tout est possible surtout donner corps à ses rêves (dont Marion Cotillard est l’incarnation). Un film ludique, jubilatoire, au charme ensorcelant, d’une nostalgie joyeuse. Au passage, Woody Allen s’adresse à ceux pour qui c’était  mieux avant  et montre qu’on peut s’enrichir du passé pour glorifier la beauté du présent. Cette fois, fataliste, malicieux, plutôt que de s’interroger sur sa propre mort, il a préféré donner vie à ceux qui le sont, semblant nous dire : hé bien, rions et amusons-nous après tout.

Laissons le mot de la fin à Mélanie Laurent qui est aussi celui du début de ce festival après cette cérémonie d’ouverture qui moi aussi m’a transportée dans une autre époque et un ailleurs idéalisés, une cérémonie sous le signe de la cinéphilie, de la politique, de la magie, de la musique, de l’Histoire, et (fait plus rare) de la bonne humeur …à l’image de ce que sera sans doute cette 64ème édition. Oui, encore et toujours malgré les travers cannois que j’ai décidé de ne plus voir, oui, « Cannes c’est magique. » Et cette année plus que jamais.

 CRITIQUE DE BLUE JASMINE DE WOODY ALLEN

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« Blue Jasmine » a été projeté dans le cadre du dernier Festival du Cinéma Américain de Deauville 2013, projection précédée d’un hommage à l’actrice principale du film, Cate Blanchett et d’un discours du président du jury Vincent Lindon.

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Jasmine est mariée avec Hal (Alex Baldwin), un homme d’affaires fortuné avec lequel elle vit dans une somptueuse demeure à New York. Sa vie va brusquement voler en éclats. Elle va alors quitter New York et la vie de luxe pour vivre chez sa sœur Ginger au mode de vie beaucoup plus modeste, celle-ci habitant dans un petit appartement de San Francisco et gagnant sa vie en tant que caissière de supermarché.

Après Barcelone, Londres, Paris et Rome, Woody Allen est donc de retour aux Etats-Unis. Comme à chaque fois, le lieu  a une importance capitale. Le film commence d’ailleurs par un vol en avion. Jasmine est encore entre deux villes et deux vies. New York et San Francisco. Deux villes qui s’opposent, géographiquement, temporellement et socialement pour Jasmine puisque l’une représente le passé et la richesse, l’autre le présent et la pauvreté. Deux faces de son existence. Le film est d’ailleurs brillamment monté avec ces mêmes allers et retours dans le montage, et une alternance entre le présent et des flashbacks sur la vie passée de Jasmine.  Après l’arrivée de Jasmine dans l’appartement de sa sœur ( « C’est chaleureux » dira-t-elle avec une douce condescendance), nous découvrons en flashback la première visite de Jasmine dans la magnifique propriété de Hal.

Chaque film de Woody Allen est une véritable leçon de scénario, sur la manière d’exposer une situation, de croquer un personnage, et surtout de traiter les sujets les plus graves avec une apparente légèreté, de passer d’un genre à l’autre. Surtout, ici magistralement, il illustre par la forme du film le fond puisque Jasmine ment constamment, y compris à elle-même, la réalisation mentant au spectateur pour nous donner une apparence de légèreté comme Jasmine cherche à s’en donner une. Toute sa vie est d’ailleurs basée sur un mensonge. Son mari est tombé amoureux de son prénom qui n’est pas vraiment le sien. L’intelligence de l’écriture se retrouve jusque dans le titre du film, finalement aussi un mensonge comme l’est toute la vie de Jasmine.

Woody Allen manie les paradoxes comme personne et y parvient une nouvelle fois avec une habileté déconcertante. Je ne suis pas forcément d’accord avec ceux pour qui c’est son meilleur film depuis « Match point », film au scénario parfait, audacieux, sombre et sensuel qui mêle et transcende les genres et ne dévoile réellement son jeu qu’à la dernière minute, après une intensité et un suspense rares allant crescendo. Le témoignage d’un regard désabusé et d’une grande acuité sur les travers et les blessures de notre époque. Un vrai chef d’œuvre. Depuis, il m’a enchantée avec chacun de ses films, même si certains furent moins réussis, et « Minuit à Paris » reste pour moi un de ses meilleurs :  une déclaration d’amour à Paris, au pouvoir de l’illusion, de l’imagination,  à la magie de Paris et du cinéma qui permet de croire à tout, même qu’il est possible au passé et au présent de se rencontrer et s’étreindre.

Mais revenons au don de scénariste de Woody Allen. Dès les premiers plans, nous comprenons que Jasmine ne va pas très bien, qu’elle est aussi volubile que perdue.  Si Woody Allen manie savamment les paradoxes, il manie aussi les contrastes entre Ginger la brune et Jasmine la blonde, deux sœurs adoptées et diamétralement opposées.

Le vernis de Jasmine et son allure impeccable de blonde hitchcockienne se fissurent progressivement. Sa vie dorée (au propre comme au figuré, prédominance du jaune) va exploser. Le statut social est essentiel pour Jasmine et cette déchéance sociale va la plonger en pleine dépression. Snob, a priori antipathique, elle va finalement susciter notre empathie grâce au talent de Woody Allen qui va nous dresse son portrait et celui de sa vie d’avant en flashbacks.

Bien sûr, Cate Banchett avec ce rôle sur mesure, doit beaucoup à cette réussite. Elle parvient à nous faire aimer ce personnage horripilant, snob, condescendant, inquiétant même parfois mais surtout très seul, perdu, et finalement touchant. De ces personnes qui se révèlent plus complexes que leur apparente futilité voudrait nous le laisser croire, qui maquillent leurs failles derrière un culte de l’apparence et qu’il nous satisferait de croire seulement exaspérantes. Face à elle, Sally Hawkins est également parfaite.

Derrière une apparence de légèreté (jusque dans la musique), Woody Allen a finalement réalisé un de ses films les plus sombres, encore une fois d’une étonnante modernité, en phase avec son époque, aussi peu linéaire et aussi sinueux que son montage. Les dialogues sont cinglants, cruels et réjouissants. Le casting est irréprochable et par de discrets plans séquences Woody Allen nous rappelle qu’il n’est pas seulement un grand dialoguiste et scénariste mais aussi un immense metteur en scène qui, tout aussi discrètement, fait coïncider la forme et le fond.

Un dernier plan, finalement tragique,  lève le voile sur la réalité de Jasmine, et les vraies intentions du cinéaste,  notamment celle de dresser un magnifique portrait de femme, d’une époque aussi. Un film désenchanté, mélancolique, caustique, qui révèle finalement une nouvelle fois le don d’observation du cinéaste et sa capacité, en  à révélant les failles de ses personnages, aussi détestables puissent-ils être parfois a priori, et nous les faire aimer.

Le prochain film de Woody Allen sera un film romantique tourné dans le Sud de la France et se déroulant dans les années 20. Vivement ! En attendant n’oubliez pas d’aller rencontrer Jasmine, à vos risques et périls.

Avant-première de « To Rome with love »- Critique du film et rencontre avec Woody Allen, interview (audio)

 

 

 

 

 

J’ai eu le plaisir de voir deux fois le nouveau film de Woody Allen en avant-première,  « To Rome with love », et notamment lors de l’avant-première parisienne (vidéo ci-dessus) mais aussi de faire partie des heureux privilégiés à assister à sa conférence de presse, en petit comité, dans une suite de l’hôtel Bristol.

 

Si, lors de la conférence de presse, ses sourires et ses regards vers l’assistance étaient plus que parcimonieux (il n’aime pas particulièrement cet exercice promotionnel et semble surtout très timide, comme le démontrait aussi le geste machinal de ses mains se tordant nerveusement, mais qui pourrait l’en blâmer, surtout au regard de l’incongruité de certaines questions… ?), ses réponses étaient toujours intéressantes. Et en attendant d’avoir (qui sait ?) un jour l’opportunité de l’interviewer en tête-à-tête, cette conférence en petit groupe était déjà un moment rare que je suis heureuse de vous faire partager.

Un nouveau film de Woody Allen, aussi prolifique soit-il (45 films et quasiment un par an), est toujours et invariablement la garantie d’un moment d’évasion jubilatoire et tout invariablement d’une réflexion plus ou moins légère sur le sens de la vie. Après Londres, Barcelone, Paris ; il poursuit ses pérégrinations européennes avec la ville éternelle dont le joyeux désordre, l’effervescence et la vitalité communicative semblent si bien lui convenir et nous offre aussi le plaisir de le retrouver en tant qu’acteur, six ans après « Scoop », le dernier film dans lequel il a joué. Ville incandescente, bruyante, effervescente, agitée mais aussi imprégnée d’Histoire, de musique et de cinéma : Woody Allen ne pouvait pas ne pas poser sa caméra à Rome…

Les hasards et coïncidences auxquels se prête une ville majestueuse constamment en mouvement comme Rome sont prétextes à suivre quatre histoires, quatre rencontres : celle d’un jeune architecte américain (Jesse Eisenberg) avec la meilleure amie (Elle Page) de sa copine (et accessoirement la rencontre de celui-ci devenu adulte incarné par Alec Baldwin avec le jeune homme ou l’image du jeune homme qu’il fut) ; celle de Phyllis  (Judy Davis) et Jerry (Woody Allen) avec les parents et le fiancé italien de leur fille ; celles de deux jeunes époux de province débarquant à Paris, rencontrant, pour l’un, une prostituée exubérante (Penelope Cruz) que sa famille prendra pour son épouse, pour l’autre une star du cinéma et enfin un père de famille « normal » (Roberto Benigni) qui, sans savoir pourquoi, suscitera l’intérêt des médias et l’hystérie à chacune de ses sorties…. Quatre histoires, quatre destins qui vacillent doucement lors de ces vacances romaines avant de retrouver leur « droit » chemin enrichis ou nostalgiques de ces rencontres impromptues.

Amoureux de Rome, du cinéma italien (il l’avait déjà montré dans « Stardust memories »), Woody Allen s’imprègne ici de la gaieté désordonnée et de la folie douce de l’un et l’autre, et sait comme personne partager cet amour (et son amour de l’amour) et surtout sait écrire et vous plonger dans une intrigue immédiatement avec une facilité (apparente) remarquable.  Ici, cela commence avec un carabinieri romain qui s’adresse directement aux spectateurs (procédé cher à Woody Allen) et qui lui présente cette ville où vont se croiser ces regards, ces destins, ces désirs.

Une jeune touriste américaine demande son chemin à un charmant avocat italien et en quelques plans, Woody Allen nous raconte leur rencontre, les prémisses de leur histoire d’amour, leur mariage proche alors que d’autres y auraient consacré des minutes inutiles (là aussi procédé déjà utilisé par Woody Allen, notamment dans « Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu »). Chacun de ses films, qu’ils soient graves ou plus légers comme celui-ci,  sont ainsi des modèles d’écriture.

Il sait mêler comme personne légèreté et gravité, histoires d’amour et questionnements sur la mort (le père de la future fiancée travaille… dans les pompes funèbres). Comme il le dit dans le documentaire qui lui est consacré (et que je vous recommande vivement !), « Woody Allen, un documentaire » de Robert E.Weide, pour se distraire des questions sur le sens de la vie il réalise… des films sur le sens de la vie. Le miracle ou le talent ou l’élégance (sans doute les trois) proviennent du fait que, tout en nous renvoyant à nos propres questionnements, il nous (en) distrait aussi.

Certains lui ont reproché la légèreté de cette promenade romaine malgré les vicissitudes économiques et politiques de l’Italie,  mais telle n’était pas l’ambition de Woody Allen que de faire un film social ; il cherche au contraire à nous  divertir, ce qu’il réussit brillamment  avec des dialogues caustiques, des personnages finalement touchants dans leurs faiblesses ou leurs défauts (l’égocentrisme ou les mensonges des acteurs) et les travers de notre société (la célébrité qui devient une aspiration et une qualité en soi. « Reality » de l’Italien Matteo Garrone, grand prix du jury du dernier Festival de Cannes, traite d’ailleurs aussi magistralement du sujet). Chacun de ses personnages dépend du regard que leur portent celui, celle ou ceux qui les aiment et le regard enamouré travestit souvent la réalité à son avantage et toute la malice de Woody Allen est, soit par la manière de poser la caméra, soit par la manière dont se croisent les histoires, de nous dévoiler leurs vrais visages sans les rendre vraiment antipathiques. Et évidemment de ce décalage de regards proviennent (aussi) les situations comiques.

Comme avec « Minuit à Paris », il revendique d’idéaliser et de jouer avec les fantasmes de Rome, sublimée ici par la photographie de Darius Khondji.

 Comme d’habitude, le casting est remarquable, notamment Penelope Cruz en prostituée mais aussi des acteurs moins connus comme le jeune Fabio Armiliata qui emprunte au cinéaste les traits et mimiques du personnage lunaire que ce dernier incarne habituellement (tout comme d’ailleurs Jesse Eisenberg). Des personnages que nous quittons avec regrets, un peu de frustration aussi de ne pas les voir davantage, tant chacune des 4 histoires pourrait se prêter à un film entier mais le sentiment distrayant de légèreté provient justement de cet heureux mélange.

Nous retrouvons bien entendu ses thématiques de prédilection : questionnement sur la mort, l’absurdité de l’existence, goût pour l’opéra (évidemment d’autant plus à Rome, lequel opéra donne lieu à une scène mémorable), infidélité, hasards…mais à ceux qui lui reprochent de faire toujours le même film je répondrai que, d’un côté, au contraire, chacun de ses films fourmille d’inventivité, de nouveautés, que « Match point », par exemple, est aussi différent que possible de ses derniers films, et montre à quel point il est à l’aise dans n’importe quel genre (je mets quiconque au défi de deviner qu’il s’agit d’un film de Woody Allen s’il l’ignore au préalable) et que, d’un autre côté, le signe distinctif d’un grand cinéaste est justement que ses films possèdent des points communs qui rendent son style immédiatement identifiable comme des dialogues savoureux ou la lucidité joyeusement mélancolique, pour Woody Allen.

Si « To Rome with love » n’atteint pas le niveau de « Manhattan », « La Rose poupre du Caire », « Match point » (pour moi un modèle d’écriture scénaristique, le scénario parfait dont vous pouvez retrouver ma critique en cliquant ici ainsi que de 7 autres films de Woody Allen dans le « dossier » que je lui ai consacré), Woody Allen une nouvelle fois a l’élégance de nous distraire en nous emmenant dans une promenade réjouissante qui nous donne envie de voyager, de vivre, de prendre la gravité de l’existence avec légèreté, de tomber amoureux, de savourer l’existence et ses hasards et coïncidences, et surtout de voir le prochain film de Woody Allen et de revoir les précédents. C’est sans doute la raison pour laquelle, avec notamment Claude Sautet, il fait partie de mes cinéastes de prédilection car, comme les films de ce dernier, ses films « font aimer la vie ».

 Alors, si Woody Allen avoue ne pas savoir envoyer d’emails, chacun de ses films n’en est pas moins, à l’image de ceux d’ Alain Resnais, la preuve de sa modernité, de la jeunesse de son regard et de son esprit.  Embarquez dès à présent pour ces vacances romaines qui prouvent une nouvelle fois que le cinéma, que son cinéma, est une évasion salutaire « dans une époque bruyante et compliquée » (ainsi était-elle qualifiée dans « Minuit à Paris ») .

« To Rome with love » est un peu comme ces pâtisseries dégustées en l’attendant pour la conférence de presse, des pâtisseries au goût sucré, vous procurant un plaisir immédiat et en apparence éphémère, mais  vous en laissant le souvenir tel, malgré leur douceur, que vous n’avez qu’une envie : les déguster à nouveau.

“J’ai fait 45 films. Il y en a entre 6 et 8 que je trouve merveilleux: « La rose pourpre du Caire », « Maris et femmes », « Match point » a-t-il déclaré lors de la conférence de presse.  « Je n’ai pas d’ambition particulière sauf de faire un grand film. Mon but est de faire un magnifique film. J’ai 76 ans maintenant. Je ne pense pas que ça va arriver mais je continue d’essayer… « Le voleur de bicyclette ». « 8 ½. » « Le septième sceau. » « La grande illusion. » Ces films sont supérieurs à la plupart des films. Je voudrais faire un film qui entre dans cette catégorie. »

 Je vous laisse écouter le reste…Désolée pour la mauvaise qualité du son qui n’entachera en rien, je pense, celle des propos du cinéaste dont les propos restent audibles ainsi que leur traduction… (attendez environ 20 secondes pour le début de l’interview).

 Enregistrement audio de la conférence de presse de Woody Allen pour « To Rome with love »

La trilogie londonienne de Woody Allen

CRITIQUE DE MATCH POINT:

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Un film de Woody Allen comme le sont ceux de la plupart des grands cinéastes est habituellement immédiatement reconnaissable, notamment par le ton, un humour noir corrosif, par la façon dont il (se) met en scène, par la musique jazz, par le lieu (en général New York).

Cette fois il ne s’agit pas d’un Juif New Yorkais en proie à des questions existentielles mais d’un jeune irlandais d’origine modeste, Chris  Wilton   (Jonathan Rhys-Meyer), qui se fait employer comme professeur de tennis dans un club huppé londonien. C’est là qu’il sympathise avec Tom Hewett (Matthew Goode), jeune homme de la haute société britannique avec qui il partage une passion pour l’opéra. Chris fréquente alors régulièrement les Hewett et fait la connaissance de Chloe (Emily Mortimer), la sœur de Tom, qui tombe immédiatement sous son charme. Alors qu’il s’apprête à l’épouser et donc à gravir l’échelle sociale, il rencontre Nola Rice (Scarlett Johansson), la pulpeuse fiancée de Tom venue tenter sa chance comme comédienne en Angleterre et, comme lui, d’origine modeste. Il éprouve pour elle une attirance immédiate, réciproque. Va alors commencer entre eux une relation torride…

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Je mets au défi quiconque n’ayant pas vu le nom du réalisateur au préalable de deviner qu’il s’agit là d’un film de Woody Allen, si ce n’est qu’il y prouve  son génie, dans la mise en scène, le choix et la direction d’acteurs, dans les dialogues et dans le scénario, « Match point » atteignant d’ailleurs pour moi la perfection scénaristique.

Woody Allen réussit ainsi à nous surprendre, en s’affranchissant des quelques « règles » qui le distinguent habituellement : d’abord en ne se mettant pas en scène, ou en ne mettant pas en scène un acteur mimétique de ses tergiversations existentielles, ensuite en quittant New York qu’il a tant sublimée. Cette fois, il a en effet quitté Manhattan pour Londres, Londres d’une luminosité obscure ou d’une obscurité lumineuse, en tout cas ambiguë,  à l’image du personnage principal, indéfinissable.

Dès la métaphore initiale, Woody Allen nous prévient (en annonçant le thème de la chance) et nous manipule (pour une raison que je vous laisse découvrir), cette métaphore faisant écho à un rebondissement (dans les deux sens du terme) clé du film. Une métaphore sportive qu’il ne cessera ensuite de filer : Chris et Nola Rice se rencontrent ainsi autour d’une table de ping pong et cette dernière qualifie son jeu de « très agressif »…

« Match point » contrairement à ce que son synopsis pourrait laisser entendre n’est pas une histoire de passion parmi d’autres (passion dont il filme d’ailleurs et néanmoins brillamment l’irrationalité et  la frénésie suffocante que sa caméra épouse) et encore moins une comédie romantique (rien à voir avec « Tout le monde dit I love you » pour lequel Woody Allen avait également quitté les Etats-Unis) ; ainsi dès le début s’immisce une fausse note presque imperceptible, sous la forme d’une récurrente thématique pécuniaire, symbole du mépris insidieux, souvent inconscient, que la situation sociale inférieure du jeune professeur de tennis suscite chez sa nouvelle famille,  du sentiment d’infériorité que cela suscite chez lui mais aussi de sa rageuse ambition que cela accentue ; fausse note qui va aller crescendo jusqu’à la dissonance paroxystique, dénouement empruntant autant à l’opéra qu’à la tragédie grecque. La musique, notamment de Verdi et de Bizet, exacerbe ainsi encore cette beauté lyrique et tragique.

 

C’est aussi le film des choix cornéliens, d’une balle qui hésite entre deux camps : celui de la passion d’un côté, et de l’amour, voire du devoir, de l’autre croit-on d’abord ; celui de la passion amoureuse d’un côté et d’un autre désir, celui  de réussite sociale, de l’autre (Chris dit vouloir  « apporter sa contribution à la société ») réalise-t-on progressivement. C’est aussi donc le match de la raison et de la certitude sociale contre la déraison et l’incertitude amoureuse.

 A travers le regard de l’étranger à ce monde, Woody Allen dresse le portrait acide de la « bonne » société londonienne avec un cynisme chabrolien auquel il emprunte d’ailleurs une certaine noirceur et une critique de la bourgeoisie digne de  La cérémonie que le dénouement rappelle d’ailleurs.
Le talent du metteur en scène réside également dans l’identification du spectateur au (anti)héros et à son malaise croissant qui trouve finalement la résolution du choix cornélien inéluctable, aussi odieuse soit-elle. En ne le condamnant pas, en mettant la chance de son côté, la balle dans son camp, c’est finalement notre propre aveuglement ou celui d’une société éblouie par l’arrivisme que Woody Allen stigmatise. Parce-que s’il aime (et d’ailleurs surtout désire) la jeune actrice, Chris aime plus encore l’image de lui-même que lui renvoie son épouse : celle de son ascension.
Il y a aussi du Renoir dans ce Woody Allen là qui y dissèque les règles d’un jeu social, d’un match fatalement cruel ou même du Balzac car rarement le ballet de la comédie humaine aura été aussi bien orchestré.

 Woody Allen signe un film d’une férocité jubilatoire, un film cynique sur l’ironie du destin, l’implication du hasard et  de la chance. Un thème que l’on pouvait notamment trouver dans « La Fille sur le pont » de Patrice Leconte. Le fossé qui sépare le traitement de ce thème dans les deux films est néanmoins immense : le hiatus est ici celui de la morale puisque dans le film de Leconte cette chance était en quelque sorte juste alors qu’elle est ici amorale, voire immorale, …pour notre plus grand plaisir. C’est donc l’histoire d’un crime sans châtiment dont le héros, sorte de double de Raskolnikov, est d’ailleurs un lecteur assidu de Dostoïevski (mais aussi d’un livre sur Dostoïevski, raison pour laquelle il épatera son futur beau-père sur le sujet), tout comme Woody Allen à en croire une partie la trame du récit qu’il lui « emprunte ».

Quel soin du détail pour caractériser ses personnages, aussi bien dans la tenue de Nola Rice la première fois que Chris la voit que dans la manière de Chloé de jeter négligemment un disque que Chris vient de lui offrir, sans même le remercier . Les dialogues sont tantôt le reflet du thème récurrent de la chance, tantôt d’une savoureuse noirceur (« Celui qui a dit je préfère la chance au talent avait un regard pénétrant sur la vie », ou citant Sophocle : « n’être jamais venu au monde est peut-être le plus grand bienfait »…). Il y montre aussi on génie de l’ellipse (en quelques détails il nous montre l’évolution de la situation de Chris…).

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Cette réussite doit aussi beaucoup au choix des interprètes principaux : Jonathan Rhys-Meyer qui interprète  Chris, par la profondeur et la nuance de son jeu, nous donnant l’impression de jouer un rôle différent avec chacun de ses interlocuteurs et d’être constamment en proie à un conflit intérieur ; Scarlett Johansson d’une sensualité à fleur de peau qui laisse affleurer une certaine fragilité (celle d’une actrice en apparence sûre d’elle mais en proie aux doutes quant à son avenir de comédienne)  pour le rôle de Nola Rice qui devait être pourtant initialement dévolu à Kate Winslet ; Emily Mortimer absolument parfaite en jeune fille de la bourgeoisie londonienne, naïve, désinvolte et snob qui prononce avec la plus grande candeur des répliques inconsciemment cruelles(« je veux mes propres enfants » quand Chris lui parle d’adoption …). Le couple que forment Chris et Nola s’enrichit ainsi de la fougue, du charme électrique, lascif et sensuel de ses deux interprètes principaux.

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La réalisation de Woody Allen a ici l’élégance perfide de son personnage principal, et la photographie une blancheur glaciale semble le reflet de son permanent conflit intérieur.

 Le film, d’une noirceur, d’un cynisme, d’une amoralité inhabituels chez le cinéaste, s’achève par une balle de match grandiose au dénouement d’un rebondissement magistral qui par tout autre serait apparu téléphoné mais qui, par le talent de Woody Allen et de son scénario ciselé, apparaît comme une issue d’une implacable et sinistre logique  et qui montre avec quelle habileté le cinéaste a manipulé le spectateur (donc à l’image de Chris qui manipule son entourage, dans une sorte de mise en abyme). Un match palpitant, incontournable, inoubliable.  Un film audacieux, sombre et sensuel qui mêle et transcende les genres et ne dévoile réellement son jeu qu’à la dernière minute, après une intensité et un suspense rares allant crescendo. Le témoignage d’un regard désabusé et d’une grande acuité sur les travers et les blessures de notre époque. Un chef d’œuvre à voir et à revoir !

« Match point » est le premier film de la trilogie londonienne de Woody Allen avant « Scoop » et « Le rêve de Cassandre ».

Critique – « Le rêve de Cassandre »: crime et châtiments

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Deux frères désargentés mais ambitieux, surtout l’un d’eux, Ian, incarné par Ewan McGregor, s’offrent un voilier au-dessus de leurs modestes moyens, ils le baptisent « Cassandra’s Dream », titre aussi prémonitoire que les prophéties tragiques de ladite Cassandre dans l’Antiquité.  Ian travaille dans le restaurant de leurs parents tandis que son frère Terry travaille dans un garage. Ian tombe amoureux d’Angela, comédienne de son état et surtout ambitieuse. Pour satisfaire leurs ambitions, Terry va s’endetter considérablement au jeu et Ian va se donner des airs de riche investisseur pour la séduire. Leur seul moyen de s’en sortir c’est l’oncle Howard (Tom Wilkinson) qui a fait fortune en Californie, l’emblème de la réussite sociale de la famille que leur mère ne cesse de citer en exemple. En contrepartie de son aide financière il leur propose un macabre marché : tuer un homme…

 Aller voir un film de Woody Allen c’est un peu comme pour Cécilia (non pas celle-là, mais celle incarnée par Mia Farrow…) qui revoit inlassablement « La Rose Pourpre du Caire » dans le film éponyme, c’est y aller les yeux fermés avec la promesse d’un voyage cynique ou comique, léger ou grave, parfois tout cela  à la fois, mais un voyage en tout cas surprenant et captivant. Ce « Rêve de Cassandre » qui apporte encore une nouvelle pierre à l’édifice qu’est la filmographie fascinante et hétéroclite de Woody Allen, ne déroge pas à la règle. Il s’inscrit dans la lignée des films les plus noirs du cinéaste et apporte encore quelque chose de nouveau.

D’abord, il y excelle dans l’art de l’ellipse. Là où chez d’autres cinéastes cela constituerait une faiblesse scénaristique frustrante pour le spectateur, cela rend ici la logique machiavélique encore plus implacable et le récit encore plus limpide. Rien n’est superflu. En un plan,  en un geste filmé avec une apparente désinvolture (le père qui trébuche, dans un coin de l’écran, comme ça, mine de rien mais quand même, un regard désarçonné ou appuyé etc) il dépeint magnifiquement un personnage et surtout ses faiblesses. Si Woody Allen s’est toujours intéressé aux travers humains, il ne se cache plus derrière le masque de l’humour. C’est ici un film sombre qui se revendique comme tel.

Woody Allen est toujours un virtuose de la réalisation : ici, pas de mouvements de caméras démonstratifs mais une composition du cadre qui sert admirablement l’intrigue et qui, sans avoir l’élégance revendiquée et signifiante de « Match point »,  n’en est pas moins soignée. La réalisation, les indices scénaristiques sont moins tonitruants que dans « Match point » mais ils s’enchaînent avec une évidence édifiante.  Pas de tonitruance non plus dans les références antiques (Médée, Cassandre) judicieusement distillées.

Le propos est tout aussi cruel, cynique, voire lucide que dans « Match point ». Le moteur est aussi le même : l’ambition, l’ascension sociale, l’amoralité, savoureuse pour le spectateur. Et si Woody Allen n’est pas Ken Loach il place ce film dans un milieu social moins favorisé que celui dans lequel se situent habituellement ses films, et cela sonne tout aussi juste. Les règles du jeu social, les désirs irrépressibles de revanche sociale et les multiples ressources scénaristiques de leurs conséquences l’intéressent toujours autant, quel que soit le pays ou le milieu social.

Comme dans « Match point », il est question de chance, de malchance surtout ici, de culpabilité, d’ambition dévastatrice. « Match point » était un crime sans châtiment, c’est d’ailleurs ce qui le rendait en partie si passionnant et jubilatoire, c’est l’inverse qui rend « Le rêve de Cassandre » prenant: c’est un crime avec châtiments. Ajoutez à cela un Ewan McGregor aveuglé par son ambition avec un air faussement irréprochable et un Colin Farrell que la nervosité, l’emprise du jeu –dans les deux sens du terme d’ailleurs-, rendent presque méconnaissable, faillible  et crédible en être faillible (pas de super héros chez Woody ) en proie aux remords et aux doutes, tous deux parfaits dans leurs rôles respectifs, une musique lancinante (de Philip Glass) suffisamment inquiétante, et vous obtiendrez un « Rêve de Cassandre » délicieusement cauchemardesque. Embarquez sans  plus attendre !

Critique de « Scoop » de Woody Allen

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Après Match point, perfection du genre, film délicieusement immoral au scénario virtuose totalement et magnifiquement scénarisé en fonction de son dénouement et de la balle de match finale, quel film pouvait donc bien  ensuite réaliser Woody Allen ? Evidemment pas un film noir qui aurait inévitablement souffert de la comparaison. Si, à l’image de Match point, Woody Allen a de nouveau délaissé New York -qu’il a tellement sublimée et immortalisée- pour Londres, si comme dans Match point, il a de nouveau eu recours à Scarlett Johansson comme interprète principale,  il a donc néanmoins délaissé le film noir pour retourner à la comédie policière à l’image d’Escrocs mais pas trop ou du Sortilège du scorpion de Jade. Si le principal atout de Match point était son scénario impeccable, c’est ailleurs qu’il faut aller chercher l’intérêt de ce Scoop.

L’intrigue est ainsi délibérément abracadabrantesque et improbable. Le célèbre journaliste d’investigation Joe Strombel, arrivé au Purgatoire, y rencontre la secrétaire de l’aristocrate Peter Lyman, également politicien à l’image irréprochable de son état. Elle lui révèle qu’elle aurait été empoisonnée par ce dernier après avoir découvert que Peter serait en réalité le tueur en série surnommé « le Tueur au Tarot » qui terrorise Londres. Professionnel et avide de scoops jusqu’à la mort et même après, Joe Strombel, va se matérialiser à une jeune étudiante en journalisme (et accessoirement en orthodontie), la jeune Sondra (Scarlett Johansson) lorsqu’elle est enfermée dans une boîte lors du tour de magie de l’Américain Splendini (Woody Allen). Croyant avoir trouvé le scoop du siècle elle décide de faire la connaissance de Peter Lyman (charismatique et mystérieux Hugh Jackman) pour le démasquer, avec, comme « perspicace » collaborateur, Splendini. Evidemment elle va tomber amoureuse (de Peter Lyman, pas de Woody, celui-ci ayant ici renoncé au rôle de l’amoureux, dans un souci de crédibilité, ou dans un sursaut de lucidité, pour jouer celui du protecteur). Elle n’aurait peut-être pas dû…

Woody Allen est donc passé de la noirceur à la légèreté. C’est agréable la légèreté, aussi, surtout après la noirceur, aussi parfaite soit-elle. Woody Allen nous revient aussi en tant qu’acteur, fidèle à lui-même, balbutiant, maladroit, chaplinesque, woodyallenesque plutôt, adepte de l’ironie et de l’autodérision, et narcissique de religion (si, si, vous verrez, ça existe). Intrigue abracadabrantesque donc mais c’est aussi ce qui fait le charme de ce scoop. Preuve que légèreté et noirceur ne sont pas totalement incompatibles, Woody Allen a saupoudré son scoop d’humour exquisément noir avec notamment une mort presque sympathique en  grande faucheuse embarquant ses défunts et bavards voyageurs. Woody Allen lui aussi nous embarque, dans un jeu, dans son jeu. Il ne nous trompe pas. Nous en connaissons les règles, les codes du genre : la désinvolture et la loufoquerie sont de mise.

La mise en scène reste cependant particulièrement soignée, Scarlett Johansson est de nouveau parfaite, cette fois en étudiante naïve  et obstinée. Comme la plupart des bonnes comédies, ce Scoop  fonctionne sur les contrastes  d’un duo impossible, celui de la journaliste écervelée et obstinée et de son protecteur farfelu. Certes, vous n’explosez pas de rire mais vous avez constamment le sourire aux lèvres entraînés par l’entrain communicatif et l’humour décalé de Woody Allen qui montre à nouveau que l’on peut être un réalisateur particulièrement prolifique sans rien perdre de son enthousiasme et de sa fraîcheur. Une bonne humeur tenace et contagieuse vaut après tout mieux qu’un rire explosif, non ?

Un film rythmé, léger, burlesque, ludique à la mise en scène soignée avec une touche d’humour noir même si on peut regretter que la morale soit sauve et même si on peut donc regretter l’immoralité jubilatoire de Match point. Ce scoop-là n’est ni sidérant, ni inoubliable, mais néanmoins il vaut la peine d’être connu.

CRITIQUE DE VICKY CRISTINA BARCELONA

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 Quoiqu’il advienne, quel que soit le sujet, je ne manque JAMAIS un film de Woody Allen et ils sont peu nombreux ces réalisateurs dont chaque film recèle une trouvaille, dont chaque film est une réussite (même si certains évidemment sont meilleurs que d’autres, ou plus légers que d’autres), une véritable gageure quand on connaît la productivité de Woody Allen qui sort quasiment un film par an.

 Imaginez donc mon désarroi d’avoir manqué celui-ci au dernier Festival de Cannes (non, vous ne pouvez pas : c’est insoutenable surtout sachant que mes acolytes festivaliers en sortaient tous le sourire aux lèvres, réjouis et un brin narquois envers ma malchance…) et mon impatience de le voir dès sa sortie en salles. Je me demande comment j’ai pu attendre trois jours après sa sortie surtout sachant que, dans mon impatience, je pensais qu’il sortait la semaine dernière… Bref,  alors ce dernier Woody Allen était-il à la hauteur de l’attente ?

 Evidemment, il serait malvenu de le comparer à la trilogie londonienne, véritable bijou d’écriture scénaristique et de noirceur jubilatoire. Ce dernier est plus léger (quoique…), et pourtant…, et pourtant c’est encore une véritable réussite, qui ne manque ni de sel (pour faire référence à une réplique du film), ni d’ailleurs d’aucun ingrédient qui fait d’un film un moment unique et réjouissant.

 Pitch : Vicky (Rebecca Hall) et Cristina (Scarlett Johanson) sont d’excellentes amies, avec des visions diamétralement opposées de l’amour : la première est plutôt raisonnable, fiancée à un jeune homme « respectable » ; la seconde est plutôt instinctive, dénuée d’inhibitions et perpétuellement à la recherche de nouvelles expériences passionnelles. Vicky et Cristina sont hébergées chez Judy et Mark, deux lointains parents de Vicky,  Vicky pour y consacrer les derniers mois avant son mariage  et y terminer son mémoire sur l’identité catalane; Cristina pour goûter un changement de décor. Un soir, dans une galerie d’art, Cristina remarque le ténébreux peintre Juan Antonio (Javier Bardem). Son intérêt redouble lorsque Judy lui murmure que Juan Antonio entretient une relation si orageuse avec son ex-femme, Maria Elena (Pénélope Cruz), qu’ils ont failli s’entre-tuer. Plus tard, au restaurant, Juan Antonio aborde Vicky et Cristina avec une « proposition indécente ». Vicky est horrifiée ; Cristina, ravie, la persuade de tenter l’aventure…

Les jeux de l’amour et du hasard. Un marivaudage de plus. Woody Allen fait son Truffaut et son « Jules et Jim » pourrait-on se dire à la lecture de ce pitch. Oui mais non. Surtout non. Non parce que derrière un sujet apparemment léger d’un chassé-croisé amoureux, le film est aussi empreint de mélancolie et même parfois de gravité. Non parce qu’il ne se contente pas de faire claquer des portes mais d’ouvrir celles sur les âmes, toujours tourmentées, du moins alambiquées, de ses protagonistes, et même de ses personnages secondaires toujours croqués avec talent, psychologie, une psychologie d’une douce cruauté ou tendresse, c’est selon. Non parce que le style de Woody Allen ne ressemble à aucun autre : mélange ici de dérision (souvent, d’habitude chez lui d’auto-dérision), de sensualité, de passion, de mélancolie, de gravité, de drôlerie, de cruauté, de romantisme, d’ironie…

 Woody Allen est dit-on le plus européen des cinéastes américains, alors certes on a quitté Londres et sa grisaille pour Barcelone dont des couleurs chaudes l’habillent et la déshabillent mais ce qu’il a perdu en noirceur par rapport à la trilogie londonienne, il l’a gagné en sensualité, et légèreté, non pour autant dénuées de profondeur. Il suffit de voir comment il traduit le trouble et le tiraillement sentimental de Vicky lors d’une scène de repas où apparait tout l’ennui de la vie qui l’attend pour en être persuadé. Ou encore simplement de voir comment dans une simple scène la beauté d’une guitare espagnole cristallise les émotions et avec quelle simplicité et quel talent il nous les fait ressentir. (Eh oui Woody Allen a aussi délaissé le jazz pour la variété et la guitare espagnoles…)

 Javier Bardem, ténébreux et troublant, Penelope Cruz, volcanique et passionnelle, Scarlett Johanson (dont c’est ici la troisième collaboration avec Woody Allen après « Match point » et « Scoop »…et certainement pas la dernière), sensuelle et libre, Rebecca Hall, sensible et hésitante : chacun dans leurs rôles ils sont tous parfaits, et cette dernière arrive à imposer son personnage, tout en douceur, face à ces trois acteurs reconnus et imposants. (Dommage d’ailleurs que son personnage n’apparaisse même pas sur l’affiche, c’est finalement le plus intéressant mais certes aussi peut-être le plus effacé…dans tous les sens du terme.)

 A la fois hymne à la beauté (notamment de Barcelone, ville impétueuse, bouillonnante, insaisissable, véritable personnage avec ses bâtiments conçus par Gaudi , le film ne s’intitulant pas « Vicky Cristina Barcelona » pour rien) et à l’art, réflexion sur l’amoralité amoureuse et les errements et les atermoiements du corps et du cœur, Woody Allen signe une comédie (on rit autant que l’on est ému) romantiquement sulfureuse et mélancoliquement légère, alliant avec toute sa virtuosité ces paradoxes et s’éloignant des clichés ou  de la vulgarité qui auraient été si faciles pour signer un film aussi élégant que sensuel.  Cet exil barcelonais pourra en déconcerter certains, mais c’est aussi ce qui imprègne ce film de cette atmosphère aussi fougueuse que cette ville et ces personnages.

 Malgré les 72 ans du cinéaste, le cinéma de Woody Allen n’a pas pris une ride : il fait preuve d’une acuité, d’une jeunesse, d’une insolence, d’une inventivité toujours étonnantes,  remarquables et inégalées. Un voyage barcelonais et initiatique décidément réjouissant. Vivement le prochain ! En attendant je vous laisse réfléchir à l’idée défendue dans le film selon laquelle l’amour romantique serait celui qui n’est jamais satisfait… A méditer !

 

Critique de « Whatever works » de Woody Allen

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Après des films aussi divers et réussis que « Match point », « Scoop », « Le rêve de Cassandre », « Vicky Cristina Barcelona » qui se sont enchaînés au rythme frénétique d’une réalisation par an, comment Woody Allen pouvait-il encore nous étonner ? Tout simplement en revenant à New York après la magistrale trilogie londonienne (« Match point » restant pour moi la perfection scénaristique, encore inégalée) et après son escapade espagnole.

Boris Yellnikoff (Larry David), double woody allenien ( que le réalisateur n’incarne pas cette fois laissant donc la place à  Larry David) est un presque Prix Nobel, il a en effet  raté  sa carrière comme son mariage et son suicide. Un soir, une jeune fugueuse répondant au doux nom de Melody (Evan Rachel Wood), affamée et frigorifiée, lui demande de l’héberger. Alors qu’elle ne devait rester que quelques nuits, elle s’installe pour finalement former un étrange couple avec ce Boris aussi futé et misanthrope qu’elle est ingénue et joyeuse.  Le génie de la physique finira même par épouser la pétulante jeune femme.  Tout se complique quand Marietta (Patricia Clarkson), la mère de la jeune femme, débarque à l’improviste…

A 73 ans, Woody Allen semble plus que jamais peu soucieux des conventions, qu’elles soient morales ou cinématographiques, et fait preuve d’une liberté toujours aussi étonnante et réjouissante pour le spectateur.

Dès la première séquence dans laquelle Boris quitte les amis avec lesquels il était attablé pour s’adresser directement au spectateur face caméra, on retrouve sa verve inimitable dans un monologue qui brasse avec brio, ironie, mordant et lucidité les préoccupations existentielles récurrentes et universelles du réalisateur toujours aussi hypocondriaque et savoureusement cynique.

Même si jamais personne, à commencer par lui-même, ne sublimera autant Manhattan qu’il y est parvenu dans le film éponyme, il parvient encore à nous faire découvrir New York sous un angle différent et enchanteur, sa caméra incisive en épousant la bouillonnante et frémissante vitalité.

Les personnalités excentriques des deux personnages principaux (mais aussi des personnages secondaires) sont pour beaucoup dans cette réussite : Larry David joue comme Woody Allen à s’y méprendre, un être boiteux dans tous les sens du terme, aussi exécrable qu’attendrissant et Evan Rachel Wood joue à merveille la sympathique écervelée, succédant à Scarlett Johansson, sans démériter.

Les dialogues et les monologues de Larry David sont une réjouissance perpétuelle et un air de Beethoven nous montre une nouvelle fois avec quelle maestria il sait fait valser magie et ironie de l’existence.

Hymne à la liberté, qu’elle soit amoureuse ou artistique, qui n’est pas sans faire écho à son film précèdent, le sensuel (et à mon avis néanmoins plus réussi que celui-ci)  « Vicky Cristina Barcelona », ce « Whatever works »  est aussi  un hymne à la vie et à ses « hasards dénués de sens » que Woody Allen manie et célèbre avec subtilité pour faire basculer le cynisme en optimisme, et si la religion est ici, à nouveau, une cible délectable , il croit au moins en une chose et nous y fait croire avec talent : le pouvoir de la liberté et des hasards qui font que « ça marche », peu importe comment…  Le hasard peut, aussi, bien faire les choses et l’incertitude existentielle n’est pas forcément source de tourments semble admettre et nous faire admettre Woody Allen dans un accès communicatif d’optimisme, voire d’insolente liberté.

Et même s’il s’agit là d’un Woody Allen mineur, comme le répète Larry David « l’important c’est que ça marche ».  Woody Allen fait, encore une fois, preuve d’une impertinence et d’une énergie débordante que bien des jeunes cinéastes pourraient lui envier et qui nous font attendre le prochain avec une impatience toujours grandissante.

(Double) critique de « Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu » de Woody Allen (1/ suite à la projection cannoise du Festival de Cannes 2010 et 2/ suite à la projection en ouverture du Festival Paris Cinéma 2010).

Critique de « You will meet a tall dark stranger » suite à la projection cannoise:

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 Fidèle à son habitude Woody Allen  a préféré le confort d’une sélection hors compétition aux « risques » de la compétition. Lui qui faisait pourtant l’apologie de la chance dans « Match point » ne semble pas être si confiant en la sienne. Pour une fois, il n’a peut-être pas eu totalement tort… Après sa remarquable trilogie britannique ( « Match point » -qui reste pour moi la perfection scénaristique-, « Scoop », « Le Rêve de Cassandre »), après son escapade espagnole avec « Vicky Barcelona », Woody Allen était déjà revenu aux Etats-Unis avec le très réussi « Whatever works », il revient donc à nouveau à Londres (on retrouve aussi un air d’opéra qui nous rappelle « Match point »), cette fois pour une comédie.

Synopsis : les amours croisés de différents personnages tous à une époque charnière de leurs existences qui aimeraient tous avoir des illusions sur leur avenir et d’une certaine manière croire qu’ils vont rencontrer un mystérieux inconnu (a tall dark stranger) comme le prédit Cristal la voyante de l’une d’entre eux. Avec : Josh Brolin, Naomi Watts, Anthony Hopkins, Antonio Banderas, Freida Pinto (« Slumdog Millionaire »)…

Même un moins bon film de Woody Allen comme l’est celui-ci (mais on peut bien lui pardonner avec les films brillants qu’il a accumulés ces derniers temps) reste un moment savoureux avec des dialogues rythmés et caustiques et une mise en scène toujours  alerte et astucieuse et de très beaux plans séquences.

« C’est la vitalité » disait François Truffaut du cinéma de Claude Sautet. Il aurait sans doute également pu attribuer ce terme au cinéma de Woody Allen. Cette vitalité, cette apparente légèreté cherchent pourtant comme toujours à dissimuler et aborder la fragilité de l’existence que ce soit en évoquant la mort avec une pudique désinvolture (certes ici prétexte à des scènes de comédie) ou la pathétique et touchante course contre le temps (remarquable Anthony Hopkins, ici sorte de double du cinéaste qui s’amourache d’une jeune « actrice » qu’il épouse).

Woody Allen croque ses personnages à la fois avec lucidité et tendresse pour nous donner une sorte de conte sur la manière de s’arranger avec la vanité de l’existence, qu’importe si c’est avec des illusions. Ce film illustre à nouveau très bien cette lucide phrase du cinéaste citée par Kristin Scott Thomas lors de l’ouverture du festival (« L’éternité, c’est long … surtout vers la fin »).

Une fantaisie pétillante beaucoup moins légère qu’elle n’en a l’air mais aussi moins pessimiste puisque chacun trouvera un (certes fragile) nouveau départ, le tout illuminé par une très belle photographie et des acteurs lumineux.  Vous auriez tort de vous en priver !

Complément de critique de « Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu » et récit de la projection en ouverture du Festival Paris Cinéma 2010

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Hier soir, au cinéma Gaumont Opéra, avait lieu l’ouverture du Festival Paris Cinéma 2010 avec, en plus de la Présidente du festival Charlotte Rampling et du Maire de Paris, un invité de marque : Woody Allen, actuellement en tournage à Paris, venu présenter « Vous aller rencontrer un bel et sombre inconnu » ( « You will meet a tall dark stranger »), en présence également de Marisa Berenson, Hippolyte Girardot, Rosanna Arquette entre autres invités du festival. N’ayant pas été autant enthousiasmée par ce film-ci que par les précédents Woody Allen lors de ma première vision de celui-ci au dernier Festival de Cannes dans le cadre duquel le film était présenté hors compétition, je redoutais l’ennui d’une deuxième projection.

Est-ce le plaisir d’avoir vu et entendu Woody Allen présenter le film- en Français s’il vous plaît- (cf  vidéo n°4 ci-dessous) avec, à l’image de ce qui imprègne ses films,  un humour noir et décalé pudiquement et intelligemment dissimulé derrière une apparente légèreté ? Est-ce le plaisir de débuter ces 14 jours d’immersion festivalière en joyeuse compagnie ? Toujours est-il que j’ai été totalement charmée par ce « You will meet a tall dark stranger », davantage que lors de la première vision, la frénésie cannoise et l’accumulation de projections ne permettant peut-être pas toujours de vraiment déguster les films.

 Moins concentrée sur l’intrigue que je connaissais déjà (voir ma critique du film en bas de cet article), j’ai pu focaliser mon attention sur tout ce qui fait des films de Woody Allen des moments uniques et de l’ensemble de son cinéma un univers singulier. J’ai été envoûtée par la photographie lumineuse et même chaleureuse comme un écho visuel à cette légèreté avec laquelle Woody Allen voile pudiquement la gravité de l’existence. Le jeu des acteurs (et la direction d’acteurs) m’a bluffée (avec une mention spéciale pour Lucy Punch, irrésistible) ou comment dans un même plan fixe avec deux comédiens, grâce à son talent de metteur en scène, de directeur d’acteurs et de dialoguiste il fait passer une multitude d’émotions et rend une scène dramatique irrésistiblement drôle ou une scène comique irrésistiblement dramatique, parfois les deux dans le même plan. L’art du montage et du récit, ou comment en quelques plans d’une fluidité remarquable, il parvient à nous raconter une rencontre qui préfigure l’avenir des personnages. Le mélange de lucidité et de tendresse, sur ses personnages et la vanité de l’existence. Les dialogues savoureux, tendrement cyniques. Une sorte de paradoxe que lui seul sait aussi brillamment manier : un pessimisme joyeux. Une lucidité gaie.

 Woody Allen n’a décidément pas son pareil pour nous embarquer et pour transformer le tragique de l’existence en comédie jubilatoire. En ressortant du cinéma, après ce régal cinématographique, l’air de Paris était  à la fois lourd et empreint d’une clarté éblouissante et de rassurantes illusions comme un écho à la gravité légère de Woody Allen à l’image de laquelle, je l’espère, seront ces 13 jours de festival. A suivre !

Photo et vidéos de Woody Allen lors de l’ouverture du Festival Paris Cinéma 2010:

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Critique de MAGIC IN THE MOONLIGHT de Woody Allen (telle que publiée suite à l’ouverture du 40ème Festival du Cinéma Américain de Deauville dans le cadre de laquelle le film fut projeté)

 

Fidèle à son habitude, Woody Allen, « retenu à New York » ne s’est pas déplacé pour l’ouverture mais a tout de même envoyé un petit mot en vidéo aux festivaliers « J’aimerais traverser l’écran comme dans La Rose pourpre » concluant, avec son humour caustique habituel que « Quoi d’autre puis-je dire : c’est bien d’être à New York aussi. »

 Après « Blue jasmine » projeté à Deauville l’an passé en avant-première, avec « Magic in the moonlight » il revient à la comédie, plus légère, même si le film est émaillé de ses réflexions  acerbes (mais lucides) sur la vie et même si, comme toujours chez Woody Allen, la comédie, est le masque de sa redoutable (et irrésistible) lucidité sur l’existence et les travers de chacun.

Cette fois, il nous embarque dans les années 1920, sur la Côte d’Azur, avec un grand magicien incarné par Colin Firth qui va tenter de démasquer l’imposture d’une femme médium incarnée par Emma Stone. Le prestidigitateur chinois Wei Ling Soo est le plus célèbre magicien de son époque, mais rares sont ceux à savoir qu’il s’agit en réalité du nom de scène de Stanley Crawford (Colin Firth, donc) : un Anglais arrogant qui a une très haute estime de lui-même mais  qui ne supporte pas les supposés médiums qui prétendent prédire l’avenir. Se laissant convaincre par son fidèle ami Howard Burkan (Simon McBurney), Stanley se rend chez les Catledge qui possèdent une somptueuse propriété sur la Côte d’Azur : il y fait la connaissance de la mère, Grace (Jacki Weaver), du fils, Brice (Hamish Linklater), et de la fille, Caroline (Erica Leerhsen). Il se fait passer pour un homme d’affaires, du nom de Stanley Taplinger, dans le but de confondre la jeune et ravissante Sophie Baker (Emma Stone) qui séjourne chez les Catledge avec sa mère (Marcia Gay Harden). En effet, Sophie a été invitée par Grace, convaincue que la jeune fille pourra lui permettre d’entrer en contact avec son défunt mari. Mais, contrairement à ce qu’il pensait, non seulement Stanley ne va pas la démasquer immédiatement et se laisser, peut-être, ensorcler par la plus belle et mystérieuse des magies.

 « Magic in the moonlight » est ainsi un film pétillant sur la plus belle des illusions : le mystère du coup de foudre amoureux. Dès les premières secondes, Woody Allen, comme nul autre, dispose de ce pouvoir (dont il faut bien avouer qu’il est plus le fruit de talent que de magie) de nous plonger dans un cadre, une époque, de brosser le portrait d’un personnage (en l’occurrence, l’arrogant Stanley) et de nous embarquer dans un univers, une intrigue, un ailleurs réjouissants, quasiment hypnotiques.

 Les dialogues, qui, comme toujours épousent le débit du cinéaste, fusent à un rythme échevelé et sont délicieusement sarcastiques à l’image du personnage de Colin Firth, parfait dans le rôle de ce magicien cynique et parfois sinistre (pour notre plus grand plaisir) aux répliques cinglantes.  C’est finalement un peu le double de Woody Allen -comme le sont presque toujours ses personnages principaux, y compris lorsqu’il ne les incarne pas lui-même- : prestidigitateur du cinéma qui parvient à nous faire croire à tout ou presque, amoureux de la magie (d’ailleurs omniprésente dans ses films et qu’il a lui-même pratiquée), mais qui lui-même ne se fait plus beaucoup d’illusions sur la vie et ses contemporains, conscient cependant de notre besoin d’illusions et de magie pour vivre. Celles de la prestidigitation. Ou du cinéma. Ces deux maitres des illusions finalement ne se laissent illusionner que par une seule chose : l’amour.

 Les décors subliment la Côte d’Azur lui donnant parfois des accents fitzgeraldiens.  Hommage avant tout au pouvoir de l’imaginaire, des illusions (salvateur et redoutable) comme l’était le sublime « Minuit à Paris », avec ce nouveau film Woody Allen nous jette un nouveau sortilège parvenant à nous faire oublier les faiblesses du film (comme une intrigue amoureuse qui manque parfois un peu de magie justement) pour nous ensorceler et éblouir.

 Dialogues délicieusement sarcastiques, décors et acteurs étincelants, ode ludique aux illusions…. amoureuses (et cinématographiques ), je dois bien avouer avoir, une fois de plus, été hypnotisée par le cinéma de Woody Allen.

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