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LIVRES

  • LIVRES - "J'ai vécu dans mes rêves" par Michel Piccoli avec Gilles Jacob

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    Depuis des semaines, ce livre trône en haut de ma pile d’ouvrages littéraires en attente d’être lus, une pile vertigineusement périlleuse car, je l'avoue, parcourir les quatrièmes de couverture en librairie est une incorrigible addiction et il est bien rare que je résiste quand le thème ou l'auteur ou l'histoire, parfois les trois, suscitent ma curiosité. Ce livre-ci, je le gardais précieusement comme on repousse la dégustation d'un mets, pour en retarder le plaisir, quasiment indubitable. Je ne m’y suis pas trompée. Ce savoureux échange d’une tendre causticité entre ces deux grands hommes du cinéma qui, en plus de la passion du septième art, partagent l’élégance morale, je l’ai bel et bien dévoré d’une traite.

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    En 2009 était publiée l’autobiographie entre rêve et réalité de Gilles Jacob intitulée La vie passera comme un rêve. S’y entremêlaient les lumières de la Croisette et la mélancolie de l’enfance. Un récit passionné, passionnant, enthousiaste. Ce nouveau livre résonne comme un écho, en raison de son titre, J’ai vécu dans mes rêves mais aussi de l’enthousiasme et de la mélancolie qui l’imprègnent et de tout ce que les deux hommes semblent partager. Une pudeur. Une malice. Une lucidité sur leur métier, la vie et ceux qu’ils côtoient. L'auto-dérision. Une audace guidée par la passion. ( « Dans la vie, si on ne veut pas trop s’ennuyer, il faut finir par oser ce que notre timidité naturelle nous commande de retenir», écrit ainsi Michel Piccoli). Un regard aiguisé et légèrement inquiet. Une dérision qui résonne (et qui raisonne ) comme le contraire de la désinvolture, peut-être simplement une conscience aigüe de l'absurdité de l’existence. Une envie d’étonner, de « déconcerter » même, surtout pas au détriment des autres mais pour « rester en éveil ». Une simplicité malgré tout cela. La complicité entre l’acteur et celui qui fut à la tête du Festival de Cannes de 1978 à 2014, aujourd'hui notamment écrivain et président de la Cinéfondation qu'il a créée, rend l’échange particulièrement vivant.

    Gilles Jacob et Michel Piccoli se sont ainsi rencontrés « quelques mois après mai 1968 ». De leur amitié résultent de caustiques échanges épistolaires (je vous recommande tout particulièrement la lecture des morceaux choisis qui figurent à la fin du livre et qui vous donneront une idée de leurs joutes verbales) mais aussi ces confidences sous forme de correspondance.

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    Le livre se divise en différents chapitres qui permettent à l’acteur d’évoquer ses souvenirs de vie et de cinéma :   « Mon cher Michel », « L’enfance », « Un apprentissage », « Le cinéma », « L’Acteur », « Vieillir », « Ecrire ».

    De Michel Piccoli, nous connaissons tous la carrière exceptionnelle et cette voix singulière, profonde, ensorcelante (l'acteur évoque d’ailleurs la manière dont il travaille la voix des personnages qu’il joue, aspect essentiel de ses interprétations). Cette prestance. La complexité de ses personnages. Austères et burlesques. Sérieux et « bizarres » (pour reprendre un terme qu’il emploie lui-même). Lucides et/ou mélancoliques. Peut-être sa propre lucidité et mélancolie qu’il laisse affleurer ou qui inspirent les cinéastes. Des personnages à la fois en apparence terriblement normaux et en réalité singulièrement étranges. Souvent déconcertants. Simples en apparence, mais souvent mystérieux et inquiétants, torturés et tortueux, arides même.

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    Il a ainsi tourné avec les plus grands des réalisateurs français, européens et internationaux : Renoir, Resnais, Melville, Buñuel, Demy, Chabrol, Costa-Gavras, Sautet, Ferreri, Hitchcock, Moretti, Angelopoulos, Chahine…parmi tant d'autres. La liste est impressionnante ! Plus de 200 rôles et tant parmi eux qu’il a rendus inoubliables. Il fut aussi l’acteur fétiche de Sautet et de Buñuel (7 films avec ce dernier). Pour moi, il sera toujours le Max, le François, le Pierre, le Simon dans les chefs d’œuvre de Claude Sautet même si tant d'autres immenses films jalonnent sa carrière.

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    Ours d'argent du meilleur acteur en 1982 pour Une étrange affaire de Granier-Deferre, prix d’interprétation à Cannes en 1980 avec Le Saut dans le vide de Bellochio, il a ensuite fait partie du jury du Festival de Cannes en 2007. Il a réalisé, produit, a eu une vie professionnelle riche et intense dont nous espérons qu’elle n’est pas terminée comme le laisse espérer son évocation d’un projet avec Luc Bondy et on se prend aussi à rêver qu’il donne des cours de théâtre comme le lui a suggéré Gilles Jacob. En 2011, il a montré que son extraordinaire talent mais aussi sa capacité à surprendre et doucement provoquer restaient intacts dans le réjouissant Habemus Papam de Moretti, un film dans lequel il était irrésistible en pape déboussolé errant dans Rome et dans lequel sa « part de burlesque », inhérente à nombre de ses rôles et soulignée par Gilles Jacob, était si flagrante et réjouissante.

    L’année suivante, il nous a à nouveau régalés, avec un film également en compétition à Cannes, l’extraordinaire Vous n’avez encore rien vu d'Alain Resnais. Petite digression pour vous inciter à voir ce film d'Alain Resnais, une des plus belles déclarations d’amour au théâtre et aux acteurs, un des plus beaux hommages au cinéma qu’il m’ait été donné de voir et de ressentir. Contrairement à ce qui a pu être écrit alors ce n’était pas une œuvre posthume mais au contraire une mise en abyme déroutante et exaltante d’une jeunesse folle, un pied-de-nez à la mort qui, au théâtre ou au cinéma, est de toute façon transcendée. C’est aussi la confrontation entre deux générations ou plutôt leur union par la force des mots, exacerbée par la musique de Mark Snow d’une puissance émotionnelle renversante. Ces quelques mots sont bien entendu réducteurs pour vous parler de ce grand film, captivant, déroutant, envoûtant, singulier dont vous pouvez retrouver ma critique, ici.

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    Pour revenir au livre, malgré la sincérité qui l'anime, le sentiment de vérité qui en émane, le mystère demeure et c’est tant mieux. Rien d’impudique de la part de celui qui dit être « un vieil homme à la mémoire trouée », que ce soit dans l’évocation même de sa naissance (il dit et explique avoir «  vécu par hasard et par compensation » après  la mort de son frère), de sa vie privée ou même professionnelle.

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    Mais ce dont il parle le mieux, indéniablement, c’est de son métier, le cinéma ou le théâtre, "d’abord le désir de fuir pour aller respirer ailleurs". Il dit aussi aimer travailler « avec puissance au plus près du metteur en scène, du réalisateur ». Pour lui, cette "puissance", essentielle, consiste à « être toujours dans la recherche avec une énergie brute qui ne sente pas le labeur et la matière. Il faut recommencer sans cesse, recommencer différemment, chercher, essayer de faire autrement, et surtout –c’est ma hantise, je le reconnais volontiers- faire son possible pour ne pas être grandiose et prétentieux ».

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    Ce livre, c’est aussi une promenade dans l’histoire théâtrale et cinématographique et nombreux sont les talents que nous y croisons : Peter Brook, Gabin « dénué de toute vanité », Melville, Bardot « actrice très simple qui ne faisait pas du tout la star », Noiret, Jean-Louis Barrault, Romy Schneider « qui n’a jamais été vraiment heureuse », Mastroianni « le modèle absolu », Depardieu « Quel acteur sublime que Depardieu ! Quel génie ! Quel inventeur ! On est ébloui de voir le plaisir qu’il ressent à jouer. Et il ne cabotine pas », Montand, Chéreau, Gréco, mais aussi des politiques comme Mitterrand ou Jospin « sincère et courageux ». Le récit, passionnant, de tournages aussi, comme celui du « Mépris ».

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    Au gré de ses évocations des autres, c’est finalement son portrait qui se dessine. Sa liberté. (Il n’a pas d’agent : « J’avais envie d’être seul à penser à mes choix »). Sa franchise. Sa complexité. Sa peur de paraître prétentieux (« beaucoup de comédiens en font trop et ne vont nulle part »). Ses blessures (Des parents « peu passionnés », sa fille qu’il ne voit plus). Et surtout son amour immodéré pour son métier, sa passion plutôt en opposition à ses parents, son « contre-modèle », dont il regrette tant qu’ils en fussent dénués. Et une conscience aiguisée du métier d'acteur, de ce qui le constitue, de ce que cela implique : « Je me suis toujours régalé à faire l’acteur », « J’aime par-dessus tout ma liberté », « L’important était de jouer passionnément dans des œuvres passionnantes », et cette phrase qui donne son titre au livre « J’ai toujours vécu dans mes rêves ».

    Celui qui, comme il le dit lui-même, a « beaucoup joué les bizarres mais pas tellement les voyous » aimerait que l’on dise de lui : "Michel Piccoli a aimé son métier",  "Il l’a servi de son mieux". C’est indéniablement le sentiment que nous laisse ce captivant échange avec, surtout, celui de sa mélancolie et même "ce quelque chose plus fort que la mélancolie" dont sont empreintes les dernières pages, celles du chapitre « Vieillir » absolument bouleversantes, cette fois comme un écho au dernier roman de Gilles Jacob « Le festival n’aura pas lieu » dont les dernières pages possèdent la même beauté nostalgique et ravageuse à propos du temps qui s’enfuit et emporte tant. Tant et pas tout car à les lire l'un et l'autre, subsistent sans aucun doute la passion, l’enthousiasme, l’humour, une tendre ironie. Et cette éternelle élégance.

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    Si, comme moi, vous avez l’âme éprise de cinéma autant que de mélancolie, je vous recommande aussi ce roman précité de Gilles Jacob qui vous emmènera notamment sur le tournage de Mogambo. Et quand Gilles Jacob y écrit à propos de son personnage Lucien Fabas, « Le bonheur de transmettre s’imposait à lui comme une évidence », on ne peut s’empêcher de penser que cela ne lui est pas tout à fait étranger. Et on se prend à rêver d’un tome 2 de "J'ai vécu dans mes rêves" (que complètent le récit "Les pas perdus" et la correspondance imaginaire, "Le fantôme du Capitaine", signés Gilles Jacob) dans lequel les rôles seraient inversés, Michel Piccoli interrogeant Gilles Jacob dans un livre portant ce même titre qui semble si bien le définir aussi, lui faisant à son tour remonter le temps comme une suite à « La vie passera comme un rêve ». En attendant cette hypothétique et utopique suite, je vous laisse déguster à votre tour ce ping-pong jubilatoire entre deux rêveurs, passionnants passionnés de cinéma. Je vous le conseille même vivement.

    J’ai vécu dans mes rêves  - Michel Piccoli avec Gilles Jacob – Grasset

  • Critique - Livre - "Les Pas perdus" de Gilles Jacob

    En attendant mon compte-rendu de ce 66ème Festival de Cannes, je vous suggère de replonger dans l'ambiance avec le récit enchanté et enchanteur du Président du festival Gilles Jacob, "Les Pas perdus" , dont je vous propose la critique ci-dessous. Pour une meilleure lisibilité de cet article retrouvez-le sur mes nouveaux sites http://inthemoodlemag.com et http://inthemoodforfilmfestivals.com .

     

    Commencer un livre, c’est comme aborder un nouveau rivage, intrigant car inconnu. C’est aussi se lancer dans une exploration à la fois excitante et angoissante, a fortiori quand on apprécie l’auteur dont les précédents romans étaient particulièrement enthousiasmants. Je vous recommande ainsi  La vie passera comme un rêve et  Le Fantôme du Capitaine, les précédents récits de Gilles Jacob (sur lesquels vous trouverez, à nouveau, quelques lignes ci-dessous) qui, pour ceux qui l’ignoreraient encore, n’est pas seulement le président du Festival de Cannes depuis plus de trente ans mais aussi critique, auteur, réalisateur, photographe…

     Grâce à son autobiographie,  La vie passera comme un rêve , nous savions ce que nous devinions : que sa vie était un roman. Ce livre mêle en effet astucieusement les lumières, souvent aveuglantes, de la Croisette (mais par lesquelles il ne s’est jamais laissé éblouir sans pour autant en être blasé), et la mélancolie de son enfance. Il en apprendra beaucoup à ceux qui ne connaissent rien du festival et ravira encore davantage ceux qui le fréquentent. Gilles Jacob n’y évoque pas uniquement ce tourbillon étourdissant,  qui pourrait évidemment l’être d’autant plus pour lui qu’il en occupe les plus hautes fonctions depuis plus de trente ans, mais il a également eu la bonne idée d’y mêler sa propre histoire personnelle à l’Histoire et de construire l’ouvrage de manière très cinématographique, une (dé)construction judicieuse un peu à la Mankiewicz ou à la Orson Welles, un ouvrage assaisonné d’humour et d’autodérision à la Woody Allen.

     Quant au Fantôme du Capitaine, il s’agit d’une correspondance imaginaire, une soixantaine de lettres comme autant de nouvelles que j’ai dévorées comme un roman, une évasion pleine de fantaisie dans le cinéma et la cinéphilie, la littérature, l’imaginaire et, en filigrane, une réflexion sur l’art, qui réjouira tous ceux qui aiment passionnément le cinéma et la littérature, et aiment s’y perdre délicieusement, au point, parfois, de les confondre ou même les préférer à la réalité, un livre dans lequel Gilles Jacob, vous fait voyager avec élégance, avec savoureuse et malicieuse (auto)dérision, entre mensonge et vérité, entre imaginaire et réalité aussi qu’il interroge et manipule, et qui exhale un enivrant parfum de vérité, la plus troublante et réjouissante des illusions. Un témoignage d’une tendre lucidité sur la profession, une lucidité jamais hargneuse ou rageuse mais toujours teintée de salutaire dérision, celle d’un « homme de sentiments plus que de ressentiments ». C’est enfin un hommage à l’écriture, au pouvoir salvateur et jouissif des mots qui vous permettent les rêveries les plus audacieuses, les bonheurs les plus indicibles, et un hommage au pouvoir de l’imaginaire, à la fois sublime et redoutable, ce pouvoir qui fait « passer la vie comme un rêve ».

     Avant d’en venir aux Pas perdus, je vous recommande enfin Une journée particulière, le film de Gilles Jacob que certains d’entre vous auront peut-être découvert lors de la mémorable journée anniversaire des 65 ans du Festival de Cannes l’an passé, un documentaire sur l’anniversaire des 60 ans du festival et qui suit les protagonistes de cette journée. Cette journée particulière est celle au cours de laquelle les trente-cinq réalisateurs de  Chacun son cinéma ont été suivis dans les différents rites cannois : arrivée, photocall, conférence de presse, montée des marches, répétition de leur parcours sur la croisette, cuisines, feu d’artifice… Nous  suivons ainsi ces réalisateurs (venus de 25 pays différents et signant un film de 3 minutes chacun) dans ces rituels futiles et nécessaires, dérisoires et essentiels.  La caméra y débusque discrètement les sourires, une mélancolie qui affleure, un instant insolite, mais surtout le plaisir d’être ensemble et la complicité de ces « 35 mousquetaires ». Elle s’attarde sur les regards et les mains, la beauté de « la géographie d’un visage », des visages, ceux des artistes. Un bel écho avec les extraits des films qui eux-mêmes se concentrent surtout sur les visages et les rites cinématographiques comme une mise en abyme de la mise en abyme. A voir pour tous les amoureux du Festival de Cannes !

     Mais revenons à ce nouveau rivage, aux Pas perdus… L’excitation, avant d’aborder ce nouveau rivage, a rapidement pris le pas sur l’angoisse (relative angoisse, tout de même) tant j’ai eu l’impression de me retrouver en terre familière, en parcourant ces pages, de croiser des êtres et des émotions réels ou fictifs bien connus, personnels et universels, et relatés avec tant d’humour et de délicatesse.  J’ai parcouru les premières pages des Pas perdus, décidée à le laisser et le reprendre dans la soirée…puis je me suis laissée entraîner, emporter…pour le terminer en oubliant que les minutes s’égrenaient, implacables malgré tout. Auparavant, j’avais regardé la couverture en songeant à ce que pouvaient bien dissimuler ces pages et ce titre. Je ne savais rien de ce nouveau récit. Les Pas perdus. Etait-ce une référence à André Breton? Ou plutôt à tous ces kilomètres de marches et de tapis foulés  pendant toutes ces années ? Une réflexion sur tous ceux que, de son œil tendrement malicieux, il a observés (les photographiant souvent, aussi) les gravissant, établissant peut-être une typologie en fonction du caractère de cette ascension souvent doucement périlleuse, en apesanteur, et parfois incertaine, parfois décidée, parfois désinvolte, parfois impériale, parfois arrogante, parfois  tremblante… ou même tout cela à la fois. Une référence à la salle des pas-perdus ? Un vestibule qui relierait tous ces univers, tous ces films et toutes ces personnalités si différents qu’il a croisés et qui se croisent et se rejoignent, chaque année, sur ce même célèbre escalier comme une salle des pas-perdus qui nous conduit partout et se rejoint toujours en un même point : l’amour du cinéma ou la curiosité insatiable pour la vie et les autres et donc, forcément, les films, peut-être ?

     Ces pas perdus débutent en réalité par l’évocation de ce doux mal incurable par lequel je crains bien d’être atteinte (mais que je souhaite néanmoins à tous tant il est une délicieuse brûlure) :  « le démon de l’écriture » dont il donne une magnifique définition justifiée par ses débuts d’auteur (que je vous laisse découvrir dans le récit) :  « Alors, quand un journaliste me demande : « C’est quoi pour vous l’écriture ? », j’évoque sans hésiter la fièvre de mon adolescence. ».    »Je me souviens…  »: ainsi débute chaque court chapitre, comme un refrain. Cet ouvrage est ainsi avant tout une douce chanson, à la fois mélancolique et joyeuse -surtout joyeuse-, qui me fait penser, au-delà de la référence formelle à Georges Perec, à la fameuse musique des mots de Sagan si singulière, avec cet humour et cette mélancolie qui l’étaient tout autant, et ce regard espiègle et lucide. Et comme une chanson délicieusement entrainante, nous n’avons  pas envie de l’interrompre et, même, une fois terminée, nous avons envie de la réécouter ou de l’entendre par bribes, pour le jeu et la musique des mots.  Sagan , justement, disait que « La culture c’est comme la confiture, moins on en a, plus on l’étale ».  Gilles Jacob a ainsi l’intelligence de ne pas « étaler » sa culture ou ses rencontres mais de nous faire partager avec bonheur son enthousiasme, ses coups de cœur avec son regard  tendrement malicieux.

     Bien sûr, au-delà du bonheur communicatif d’écrire, les pages exhalent et exaltent sa passion du cinéma et des mots. Il jongle avec les mots mais aussi avec les années, les souvenirs, les films, avec une tendre ironie. La mélancolie surgit, comme dans ses autres ouvrages, subrepticement et pudiquement, lorsqu’il évoque ses parents, son frère et quelques autres, célèbres ou inconnus. Il reste avant tout un amoureux : des mots, du cinéma, des actrices, de la vie, de l’amour, de ses parents, de son frère…et ses pages résonnent de cet amour. Se souvenir des belles choses. Le temps d’une anecdote savoureuse en compagnie de Chabrol. D’un hommage à l’intelligence de Sharon Stone. A la réjouissante insolence de Jane Campion.  A la pétillante Jane Fonda. Le temps d’un bel hommage à Claude Miller « grand cinéaste de sa génération » dont l’ « art mêle violence et subtilité », par l’évocation de « Dites-lui que je l’aime ».  Un hommage à la « folie douce » de Tim Burton.  Et à tant d’autres…

     Ce qui marquera  certainement ceux qui ne le suivent pas encore sur twitter   (« Je me souviens que pour naviguer sans effort dans la blogosphère, j’avais choisi @jajacobbi comme nom de geek ») où, chaque jour ou presque, avec une impressionnante régularité, il délivre de savoureuses et caustiques (mais, là aussi, jamais cruelles) pensées, c’est à quel point il est ancré dans son époque, curieux de celle-ci, ce qui n’étonnera en revanche probablement pas les habitués de Cannes, festival qui, toujours, a su s’adapter à l’époque, débusquer de nouveaux talents, se renouveler. Il cite aussi bien des films (« Camille redouble ») ou des séries récents que des classiques même si cela ne l’empêche pas d’énoncer quelques regrets : « Je me souviens que François Truffaut disait  que les cinéastes seraient bientôt jugés par des gens n’ayant pas vu « L’Aurore », de Murnau. Nous y sommes. » Sans même remonter jusqu’à Murnau (je crois même que c’est presque une vision optimiste), il est triste d’observer  que le cinéma est parfois jugé  par des gens qui pensent qu’il commence en 2000 et ne dépasse pas les frontières des Etats-Unis.

     Mais s’il y a quelques piques sibyllines réjouissantes (jamais gratuites comme au sujet de cette Ministre « responsable mais pas coupable » ), c’est surtout un admirateur, et finalement, il est sans doute la personne avec laquelle il est le moins tendre et le moins indulgent, même si, du haut de ses impériales marches, il a certainement pu observer tant de mesquineries, d’indélicatesses  qu’il a l’élégance d’oublier ou de résumer d’un trait d’humour plus ou moins énigmatique. Je me souviens, à mon tour que, dans un autre livre, il disait que « Cannes n’est pas un paradis pour les âmes sensibles. » La sienne a parfois dû être mise à rude épreuve.

     Ces Pas perdus plairont, évidemment, aux amoureux du cinéma (même s’il n’y est pas question que de cinéma mais aussi de peintures, de politiques, de littérature, mais que, d’une certaine manière, ces pas perdus relient tous entre eux et finalement de manière plus ou moins lointaine, au cinéma) mais donnera aussi envie de découvrir certains films, d’en revoir d’autres comme , par exemple, Casablanca  dont il parle magnifiquement. « Alors, revoir « Casablanca », c’est fredonner une fois encore la complainte du temps qui passe. »   Je dois avouer revoir chaque fois ce film avec le même plaisir, et bien que l’ayant en DVD, ne jamais résister à un passage télévisé : le charme troublant de ce couple de cinéma mythique et le charisme ensorcelant de ceux qui les incarnent, la richesse des personnages secondaires,  la cosmopolite Casablanca d’une ensorcelante incandescence, la musique de Max Steiner, la voix de Sam douce et envoûtante chantant le nostalgique « As time goes by », la menace de la guerre lointaine et si présente, la force et la subtilité du scénario, le dilemme moral, la fin sublime, le romantisme désenchanté et l’exaltation nostalgique et mélancolique de la force du souvenir et de l’universalité de l’idéalisme (amoureux, résistant) et du combat pour la liberté qui font de ce film un chef d’œuvre…et un miracle quand on sait à quel point ses conditions de tournage furent désastreuses. La magie du cinéma, tout simplement, comme le dit Lauren Bacall : « On a dit de Casablanca que c’était un film parfait évoquant l’amour, le patriotisme, le mystère et l’idéalisme avec une intégrité et une honnêteté que l’on trouve rarement au cinéma. Je suis d’accord. Des générations se plongeront dans le drame du Rick’s Café Américain. Et au fil du temps, le charme de Casablanca, de Bogey et de Bergman continuera à nous ensorceler. C’est ça, la vraie magie du cinéma ».

    Nous apprenons aussi que sa première critique fut La Règle du jeu, qu’il regrette de n’avoir pas sélectionné Femmes au bord de la crise de nerfs de Pedro Almodovar… Vous saurez aussi l’éminente raison pour laquelle Jack Nicholson a décliné son invitation  au jury du Festival de Cannes, ce qu’il pense de Lars von Trier et de son incompréhensible dérapage/provocation, en conférence de presse, à Cannes…

    Et puis, il y a ces aphorismes, ces maximes, ces petites phrases, ces couplets qui se retiennent comme une  musique, irrésistible, dont voici quelques exemples parmi 496 « couplets » :

    « Je me souviens d’être allé au cinéma Le Rialto à Nice pendant la guerre et sur le pont du Rialto à Venise après la guerre.»

     « Je me souviens que les gens de droite prononçaient Mit’rand et ceux de gauche Mittérand. »

     « Je me souviens très bien du jour où Armstrong a fait les premiers pas de l’homme sur la Lune, parce que ce jour-là j’ai marché sur les lunettes. »

     Il y a ces transitions (ou absences de transitions), habiles, incongrues, qui sont parfois aussi drôles que les phrases elles-mêmes :

    « Je me souviens de la petite souris du dessinateur Plantu.

     Je me souviens de la souris d’agneau, je me souviens du morceau du boucher. Et aussi de La souris qui rugissait.

    Je me souviens de la Jouvence de l’Abbé Soury. »

     Ou cette autre, parmi tant d’autres, plus malicieuse encore, entre l’évocation des succès de Jérôme et Nicolas Seydoux et M. Verdoux, faussement innocente…

     Ces Pas perdus présentent de nombreux points communs avec ses précédents ouvrages. Il devrait donc ravir, à la fois, ceux qui, comme moi, avaient été enchantés par ces derniers et inciter les autres à les découvrir. On y retrouve ainsi cette autodérision « woodyallenienne » (auquel il semble, en plus de l’humour, désormais emprunter son rythme d’un projet par an, pour notre plus grand plaisir) dont il loue une fois encore les qualités, la « prodigalité créatrice et son humour dévastateur », en effet incontestables et qui ne cessent aussi de m’enchanter, me surprendre, récemment encore avec son  To Rome with love . Au passage, je croise les doigts pour que son Blue Jasmine soit en sélection à Cannes. La date de sortie n’a pas encore été annoncée. Peut-être est-ce un bon présage… Comme dans ses précédents ouvrages, il reste toujours discret alors que sa mémoire doit détenir tant d’indiscrétions. Comme dans ses précédents ouvrages, il transmet avec élégance sa passion du cinéma, de l’écriture, de la vie, avec un humour réjouissant teinté de mélancolie pudique et légère. Après en avoir vu tant –de gens, de films, de pas perdus-, de le voir rester aussi curieux, jamais cynique (mal de l’époque qui, aux yeux de certains, tristement, devient une qualité),   amusé, amusant, est réellement rafraîchissant quand tant d’autres en ayant vu et vécu bien moins sont déjà las, blasés, condescendants et évidemment : cyniques.  Comme dans ses précédents ouvrages également : tendre impertinence et ironie jubilatoire sont au rendez-vous.

    Ces Pas perdus sont un voyage sinueux et mélodieux dans sa mémoire, une vie et des souvenirs composés de rêves, sans doute de cauchemars, qu’il a toujours la délicatesse de dessiner en filigrane. S’il parle de lui, ce n’est jamais par orgueil, mais finalement pour nous parler à nous ou de nous, faisant de ses pas perdus, aussi, les nôtres.  Ces Pas perdus se lisent comme s’écouterait une chanson (du passé, et du présent, et même de l’avenir) qui a l’effet d’une madeleine de Proust que l’on fredonne avec une nostalgie joyeuse, ou comme se regarde une suite de courts-métrages ou de nouvelles ( comme un délicieux court texte sur Hopper, notamment, en témoigne).  Si vous aimez et voulez croiser le si cinématographique Hopper donc, Truffaut, Sautet, Sagan et Sartre, Casablanca, Monsieur Arnaud, le cinéma, Cannes (les souris ?), Woody Allen, Tom Ripley (ah, Tom Ripley…), La Madone au Chardonneret de Raphaël, Catherine Deneuve, la danse des petits pains dans La Ruée vers l’or, des Présidents de la République, Antoine Doinel et tant d’autres… alors… écoutez cette chanson, elle vous fera irrésistiblement monter le sourire aux lèvres, pas un sourire cynique, non, mais un sourire tendre, joyeux, nostalgique, amusé, empathique.

    As time goes by… La vie passera comme un rêve, surtout si on a l’élégance, comme l’auteur de ces Pas perdus, de plonger dans sa mémoire et de regarder le passé et les autres avec bienveillance, lucidité, tendresse. Le livre, décidément, d’un« gentleman old school » qui reste finalement le « chef de village » d’un « petit port de pêcheurs isolé au sud de la France » (ceux qui ont vu « Une journée particulière » comprendront).

     Ces réjouissants Pas perdus s’achèvent par un hommage à la vie, une douce confusion entre cinéma et réalité, et par « Woody », évidemment par Woody dont le plaisir à mélanger fiction et réalité, l’enthousiasmante et enthousiaste curiosité, l’amour du cinéma et plus encore l’humour, décidément, le rapprochent tant. Leur lecture, elle, s’achève par l’envie de réécouter la chanson de ces Pas perdus et de retourner sur ce doux rivage bercé par le flux et le flot d’une mémoire composée d’oublis judicieux et de souvenirs drôles, élégants, émouvants.  Pouvoir, inestimable, de ce doux « démon » de l’écriture que de rendre universelle une mélodie finalement très personnelle et que de rendre harmonieux tous ces souvenirs épars de 7 décennies. Partez vite trouver et entonner ces  Pas perdus, savoureux et mélodieux tourbillon de (la) vie, de mots et de cinéma, « en-chanté » et enchanteur  !

    Les Pas perdus Date de parution : le 24 Avril 2013 – Flammarion