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  • Bilan du Festival de Cannes 2014 : correspondances et mises en abyme

    Cet article a été publié dans le magazine papier Clap! de juin 2014.

    Fenêtre ouverte sur des mondes et des émotions

    Je plaide coupable. Coupable d’aimer le Festival de Cannes. Un crime là où on se doit d’être blasé, cynique, désinvolte, las et désireux d’être ailleurs et de revendiquer que c’était mieux avant, forcément.

    Cannes, aussi éblouissante que versatile, peut encenser, broyer, magnifier, aliéner.

    Cannes, déclaration d’amour au cinéma et aux cinéastes qui s’y transcendent ou y émergent, se révèlent au monde, nous révèlent un monde. Le leur. Le nôtre.

    Cannes, c’est la vie en concentré. Plus déconcertante et exaltante. Plus dérisoire et urgente.

    C’est surtout une passionnante et instructive fenêtre ouverte sur le rêve et le monde dont ce festival met en lumière les ombres, les blessures, les espoirs. Et sur le cinéma lui-même, mise en abyme à laquelle nous invitait déjà l’affiche, tirée d’un photogramme de Huit et demi.

    Les 18 films de  la compétition officielle de cette 67ème édition n’ont pas dérogé à la règle.

    Sentiments intenses et images indélébiles

    « Je ne me souviens plus du film mais je me souviens des sentiments» dit Trintignant en racontant une anecdote dans le sublime Amour d’Haneke. Si ne devaient rester que les sentiments, je retiendrais :

    -le sentiment d’être, comme ses personnages enfermés dans l’écran, captive des premiers plans du film éponyme d’Egoyan, étourdissants de beauté glaciale,  captivants, lyriques

    - les frissons savoureux procurés par le poignant Mommy de Dolan, fable sombre inondée de lumière, de musique, de courage, quadrilatère fascinant qui met au centre son antihéros attachant et sa mère (incroyables Antoine-Olivier Pilon, Anne Dorval) dans un film d’une inventivité, maturité, vitalité, singularité,  émotion rares

    -l’émotion, justement, ineffable, procurée par le supplément d’âme, la douceur et la douleur entremêlées de Still the water de Naomi Kawase, entre nage sous-marine filmée comme un ballet et travellings envoûtants exhalant la beauté et la fragilité ravageuses de la vie et de la nature

    -le choc du plan-séquence par lequel débute The Search et de la révélation d’un acteur qui y crève l’écran (Maxim Emelianov)

    -l’envoûtement de la danse éclairée par un doux halo de lumière dans Jimmy’s hall, d’une grâce infinie, ou l’entraînement de Foxcatcher chorégraphiée et filmée comme une danse

    -le rire grinçant suscité par le burlesque et finalement clairvoyant Relatos salvages

    - et, plus que tout, les larmes suscitées par la beauté flamboyante, étourdissante, de Timbuktu  de Sissako qui souligne avec tant d’intelligence la folie du fanatisme contre lequel il est un formidable plaidoyer dénué de manichéisme par une construction parfaite jouant savamment des contrastes : soleil  irradiant et illuminant une scène tragique, plan  mis en parallèle avec le précédent illustrant la drôlerie tragique de l’absurdité fanatique, début et fin se répondant avec une logique et violence implacables.

    -L’incompréhension face à son absence au palmarès tant chaque image, chaque visage sont d’une beauté inouïes éclairant magnifiquement les aspects les plus sombres de l’actualité.

    Correspondances et mises en abyme

    Cannes tisse aussi une toile arachnéenne avec les échos et tourments d’un monde paradoxal, multiple et uniforme qui raisonnent et résonnent comme la «joie et la souffrance » du Dernier Métro de Truffaut semblent rimer avec « L’œil gai et l’œil triste » de Gabin dans Le Jour se lève de Carné (Cannes Classics).

    Ainsi le plus jeune (Dolan) et le plus âgé (Godard) de cette compétition couronnés du prix du jury ex-æquo ont en commun l’amour fou du cinéma, l’audace, la connaissance parfaite de son langage qu’ils réinventent, magistralement comme des poèmes, hymnes à la liberté. Liberté. Titre, aussi, du poème d’Eluard, douce et terrible litanie dans le film de Cronenberg. Résonances.

    C’est l’écho entre des personnages de femmes fortes se battant  pour leur survie, Hilary Swank et Marion Cotillard. L’une dans un film crépusculaire qui revisite l’American dream et la mythologie du western (The Homesman), l’autre dans le bouleversant et ensoleillé portrait de femme qui se relève (Deux jours, une nuit).

    L’actrice incarnée par Julianne Moore dans Maps the stars d’une ambition carnassière, sinistre et cynique, semble, elle, être le négatif de Juliette Binoche éblouissante dans la sinueuse, lucide et brillante mise en abyme d’Assayas, personnages redoutant pareillement les ravages des ans.

    L’esquisse du portrait de Turner par Leigh en toiles riches de paradoxes, entre sensibilité de son art et rudesse du personnage, parallèle entre l’artiste peintre et l’artiste cinéaste, fait écho au film de Bonello sur Saint Laurent, « odyssée dans la tête du créateur », film de contrastes par lesquels il débute d’ailleurs. Homme dans l’ombre. Avec ses zones d’ombre.  Deux artistes face à leurs démons,  hommages créatifs aux génies mélancoliques.

    Correspondances entre la dureté et la poésie de Mommy et du Grand prix, Les Merveilles d’Alice Rohrwacher, deux films qui font s’enlacer brillamment tendresse et âpreté.

    Cannes, bulle d’irréalité, nous confronte aux terribles réalités du monde qui se répondent aussi : guerre de Tchétchénie (The Search), arbitraire de l’Etat en Russie  (Leviathan),  djihadistes au Mali (Timbuktu), ayant en commun de broyer l’innocence.

    Eloge de la durée

    Cannes c’est aussi une pause salutaire dans le flux et flot d’images hypnotiques qui caricaturent l’information au lieu de la mettre en lumière, pour laisser le temps à la pensée de s’exprimer. Lenteur finalement judicieuse :

    -dans Mr. Turner de Mike Leigh, tableau qui n’offre pas d’emblée toutes ses richesses au regard mais se dévoile peu à peu comme cet éléphant à peine perceptible sur cette toile de Turner.

    -ou encore les 3H16 de la palme d’or, Winter sleep de Nuri Bilge Ceylan, qui permettent d’appréhender son sens, magistral, du cadre et plus encore de la psychologie avec lesquels il capture aussi bien la complexité, la rudesse, l’hébétude et les contradictions des paysages que celles des cœurs plongés dans l’hiver. Film à la fois aride et lumineux comme ses personnages principaux que l’on quitte et abandonne à regret à leurs faiblesses désarmantes.

    Au-revoir les enfants

    Lors de l’ouverture, Lambert Wilson, maître de cérémonie, citait Desnos : « Ce que nous demandons au cinéma, c’est ce que l’amour et la vie nous refusent : le mystère et le miracle. » Miracle et mystère étaient au rendez-vous dans la fiction et la réalité entre lesquelles, là plus qu’ailleurs, la frontière est si étanche. Le miracle et le mystère des films précités. Le miracle du discours de clôture, bouleversant, de Xavier Dolan. Le mystère  du président du festival, Gilles Jacob, qui le quitte sur la pointe des pieds par un simple « au-revoir les enfants », d’une rare élégance, image éphémère sur l’écran du Théâtre Lumière, gravée  dans nos mémoires de cinéphiles reconnaissants envers celui qui a fait de Cannes ce qu’il est aujourd’hui : le plus grand évènement cinématographique au monde.

    Coupable, vous dis-je.

  • Joel et Ethan Coen : présidents du jury du Festival de Cannes 2015

    Chaque année, la nouvelle est attendue avec impatience par les festivaliers: l’annonce du nom du président ou de la présidente du jury du Festival de Cannes, en général la première annonce concernant le festival très en amont de celui-ci et de sa conférence de presse d’annonce de sélection.

    Situation inédite (et réjouissante) cette année puisque ce n’est pas un président mais deux qui ont été annoncés: les frères Joel et Ethan Coen, de grands habitués de Cannes, lauréats de la palme d’or en 1991 avec « Barton Fink » et qui, récemment avait obtenu le Grand prix (en 2013, pour « Inside Lleweyn Davis, dont vous retrouverez ma critique ci-dessous) ont accepté l’invitation du nouveau Président du festival Pierre Lescure et du Délégué général Thierry Frémaux de devenir le(s) Président(s) de la 68e édition du Festival.

    « Nous sommes très heureux de revenir à Cannes » ont déclaré Joel et Ethan Coen, depuis le tournage de Hail Caesar!, avec George Clooney, Christophe Lambert, Scarlett Johansson, Tilda Swinton, Josh Brolin et Channing Tatum. « Nous sommes surtout heureux de l’opportunité qui nous est offerte de voir des films venus du monde entier. Cannes est un festival qui, dès le début de notre carrière, a toujours joué un rôle important pour nous. Et être Présidents du Jury, cette année à Cannes, est d’autant plus un honneur que nous n’avons jamais été Présidents de quoi que ce soit. D’ailleurs, à ce titre, nous ne manquerons pas de nous exprimer le moment venu ! »

    En cette année 2015, qui est celle de la célébration des 120 ans de l’invention du Cinématographe Lumière, le Festival de Cannes sera heureux de saluer, à travers les Coen, l’œuvre de tous les « frères du cinéma » qui depuis Louis et Auguste Lumière ont enrichi son histoire. Le Festival de Cannes a aussi eu l’occasion d’accueillir des «frères», et de belle manière, puisque, outre Joel et Ethan Coen qui gagnèrent la Palme d’or en 1991, Paolo et Vittorio Taviani (en 1976) et Jean-Pierre et Luc Dardenne (en 1998 et en 2005) ont également remporté la récompense suprême.

    Le Festival de Cannes se déroulera du mercredi 13 au dimanche 24 mai 2015. La composition de la Sélection officielle et l’ensemble des membres du Jury seront dévoilés mi-avril. Comme chaque année, vous pourrez bien entendu suivre le festival en direct sur mes différents blogs http://inthemoodforfilmfestivals.com, http://inthemoodforcannes.com, http://inthemoodlemag.com et sur mon compte twitter principal (@moodforcinema ) ainsi que sur celui que je consacre au festival (@moodforcannes).

    Films des frères Coen présentés à Cannes:

    2013 – INSIDE LLEWYN DAVIS – En Compétition – Longs Métrages Réalisation, Scénario & Dialogues

    2007 – CHACUN SON CINÉMA – Hors Compétition Réalisation

    2007 – NO COUNTRY FOR OLD MEN – En Compétition – Longs Métrages Réalisation, Scénario & Dialogues

    2006 – PARIS, JE T’AIME – Un Certain Regard Réalisation

    2004 – THE LADYKILLERS (LADYKILLERS) – En Compétition – Longs Métrages Réalisation, Scénario & Dialogues

    2001 – THE MAN WHO WASN’T THERE – En Compétition – Longs Métrages Scénario & Dialogues

    2000 – O BROTHER, WHERE ART THOU? – En Compétition – Longs Métrages Scénario & Dialogues

    1996 – FARGO – En Compétition – Longs Métrages Scénario & Dialogues

    1994 – THE HUDSUCKER PROXY (LE GRAND SAUT) – En Compétition – Longs Métrages Scénario & Dialogues

    1991 – BARTON FINK – En Compétition – Longs Métrages Réalisation, Scénario & Dialogues

    1987 – RAISING ARIZONA (ARIZONA JUNIOR) – Hors Compétition Scénario & Dialogues

    Le Palmarès des frères Coen à Cannes:

    2013 – Grand Prix – INSIDE LLEWYN DAVIS – En Compétition – Longs Métrages

    2001 – Prix de la mise en scène – THE MAN WHO WASN’T THERE – En Compétition – Longs Métrages

    1996 – Prix de la mise en scène – FARGO – En Compétition – Longs Métrages

    1991 – Prix de la mise en scène – BARTON FINK – En Compétition – Longs Métrages

    1991 – Palme d’or – BARTON FINK – En Compétition – Longs Métrages

    CRITIQUE DE « INSIDE LLEWYN DAVIS »

    inside

    Après la Palme d’or pour « Barton Fink » et le prix de la mise en scène pour « Fargo », il serait étonnant que ce nouveau film des Coen ne figure pas au palmarès. Certains esprits chagrins s’offusquent régulièrement de la présence régulière, voire automatique, de certains grands cinéastes (dont les Coen) dans cette compétition mais comment ne pas choisir un film qui présente un tel niveau de maitrise et d’enchantement ?

    « Inside Llewyn Davis » raconte une semaine de la vie d’un jeune chanteur de folk, Llewyn Davis (interprété par Oscar Isaac)  dans l’univers musical de Greenwich Village en 1961. Seul avec sa guitare, sans logement, il lutte pour gagner sa vie comme musicien tandis qu’un hiver rigoureux sévit sur New York. Il survit de petits cachets et en étant hébergé chez des amis ou des inconnus. Son périple le conduira jusqu’à Chicago où il auditionnera pour le géant de la musique Bud Grossman (John Goodman)…

    Cela commence en musique. Llewyn Davis chante au Gaslight Café, à New York. La scène est d’une beauté mélancolique déjà captivante. Le son est enregistré en direct. Oscar Isaac prête réellement sa voix à cette magnifique complainte folk. La caméra des Coen se glisse discrètement parmi les spectateurs. Nous prenons d’ores et déjà fait et cause pour Llewyn avant même de connaître ses malheurs qu’il collectionne : le chanteur avec qui il formait un duo s’est suicidé, il se fait tabasser, il n’a pas de logement, la femme de son meilleur ami  (Carey Mullingan et Justin Timberlake) attend un enfant de lui, et il enregistre une chanson sur Kennedy qui fera un succès et dont il ne touchera pas les droits d’auteur sans parler du chat des amis qui l’hébergent qui s’échappe par sa faute…

    Inside Llewyn Davis est  largement inspiré de la vie du chanteur Dave Van Ronk, chanteur de folk à New-York qui a aussi vécu au sein de la classe ouvrière et a partagé sa vie entre sa passion pour la musique et un travail dans la marine marchande. Quelques-uns de ses titres figurent d’ailleurs dans le film.  Majoritairement composée de reprises, la bande-originale d’ « Inside Llewyn Davis » est produite par le musicien T-Bone Burnett. Deuxième film des Coen sur la musique après « O’Brother », « Inside Llewyn Davis » a néanmoins un ton et une tonalité très différents.

    Le Llewyn du film est un perdant attachant, intègre, vibrant de passion pour la musique.  A l’image du chat qui va lui échapper, sa vie lui échappe. Ce chat esseulé et attendrissant qui va s’enfuir pour revenir à la maison est d’ailleurs un peu son double. Un chat qui s’appelle (évidemment pas innocemment) Ulysse.  Le périple de Llewyn sera beaucoup plus bref que celui du héros de l’Odyssée. Plus bref mais d’une certaine manière héroïque, si on considère l’intégrité comme un héroïsme dans un monde où on propose sans cesse à l’artiste de vendre son âme au diable. Seulement l’intégrité ne mène nulle part. Malgré son talent, Llewyn sera condamné à jouer sur de petites scènes, à survivre, à être parfois -souvent- méprisé, y compris par sa propre soeur.

    Chaque interprétation musicale par Oscar Isaac est un moment de grâce. De chaque morceau et de la mise en scène des Coen jaillit une mélancolie bouleversante. Des plans de toute beauté aussi comme celui de Llewyn seul avec sa guitare avançant dans des rues  ternes et enneigés sous une lumière grisâtre.  Même si ce film se classe donc plutôt dans la catégorie des films plus sérieux et mélancoliques des Coen, il nous offre également quelques moments de comédie burlesque irrésistibles, comme l’enregistrement de cette chanson sur Kennedy. On  retrouve également l’humour grinçant des Coen lors du voyage de Llewyn pour Chicago avec un inénarrable duo de jazzmen dont l’un des personnages est interprété par John Goodman, incontournable acteur des films des Coen, d’une misanthropie réjouissante, sans parler de son chauffeur aux dialogues mémorables. La scène de l’audition est également tristement magique, ou quand le talent éclate face à un cynique et sinistre personnage totalement indifférent. Son parcours est ainsi jalonné de désillusions, ses rêves de gloire se transforment en cauchemar.

    Oscar Isaac et Carey Mulligan se retrouvent à nouveau dans une relation difficile après « Drive » dans lequel ils étaient mari et femme. Ici, elle est constamment en colère et méconnaissable. Oscar Isaac est quant à lui prodigieux et apporte tout ce qu’il faut d’humanité, de mélancolie, de voix envoûtante, à ce personnage de perdant talentueux et attachant.

    « Inside Llewyn Davis » est avant tout un magnifique hommage aux artistes, à ceux qui ne vivent et vibrent que pour leur art, au-delà de celui rendu à la musique folk. Un film  porté par des comédiens magnifiques, une musique ensorcelante, un scénario habile, une mise en scène brillante. Bref, un des meilleurs films des frères Coen qui justifie entièrement sa présence en compétition. Un enchantement mélancolique assaisonné  d’une note de burlesque. Un film qui transpire de l’amour des deux frères pour les artistes et l’art et qui leur permet de porter le leur à son paroxysme.

    BONUS – Critique de « True Grit » d’Ethan et Joel Coen

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    1870, juste après la guerre de Sécession, sur l’ultime frontière de l’Ouest américain. Mattie Ross (Hailee Steinfeld), 14 ans, réclame justice pour la mort de son père, abattu de sang-froid pour deux pièces d’or par le lâche Tom Chaney (Josh Brolin). L’assassin s’est réfugié en territoire indien. Pour le retrouver, se venger et le faire pendre, Mattie engage Rooster Cogburn (Jeff Bridges), un U.S. Marshal alcoolique. Mais Chaney est déjà recherché par LaBoeuf (Matt Damon), un Texas Ranger qui veut le capturer contre une belle récompense. Ayant la même cible, les voilà rivaux dans la traque. Tenaces et obstinés, chacun des trois protagonistes possède sa propre motivation et n’obéit qu’à son code d’honneur.

    Dès les premiers plans, d’une maîtrise, d’une ingéniosité et d’une beauté à couper le souffle, les Coen font une nouvelle fois preuve de leur malicieux talent de narrateurs et cinéastes. J’ai bien cru qu’il était arrivé, enfin et tardivement, ce film que j’avais attendu toute l’année 2010, enfin un film qui me scotche à mon siège, m’éblouit, me fascine, me donne envie de partager mon enthousiasme débordant, à peine sortie de la salle.

    Le début laisse même présager un très très grand film : richesses des plans et de la narration, beauté de la photographie, et incroyables personnages à commencer par la jeune Hailee Steinfeld (retenez bien son nom, il ne serait pas étonnant de la retrouver aux Oscars avec la statuette entre les mains) dont chaque apparition est réellement bluffante. J’ignore combien de jeunes filles les Coen ont vues avant de la trouver mais elle est incroyable et stupéfiante de naturel. Son jeu est (à l’image de son personnage) d’une maturité et d’une intelligence époustouflantes transformant chacune de ses apparitions en instants réellement jubilatoires. A l’image de son nom dans le film, elle est tranchante comme une lame de rasoir, pleine d’assurance et de malice.

    J’avoue que j’étais emballée à l’idée de voir un western genre qui m’a fait aimer le cinéma mais que je le redoutais aussi tant ce genre est codifié et peut apparaître aujourd’hui comme suranné mais évidemment c’était compter sans le talent des Coen. « True Grit » est ainsi unremake de “100 dollars pour un sheriff” de Henry Hathaway, un film de 1969 pour lequel John Wayne a obtenu l’Oscar du meilleur acteur, le seul de sa carrière d’ailleurs. Les Coen réfutent pourtant l’appellation de remake préférant dire qu’ils se sont basés sur le roman de Charles Portis à l’origine du film.

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    « True Grit » est un magnifique hommage aux westerns (reprenant même la musique du chef d’œuvre « La nuit du chasseur » de Charles Laughton) dont il respecte et détourne les codes non sans uns certaine ironie (comme lorsque Mattie Ross sort après une magistrale traversée de la rivière à cheval, totalement sèche comme pour nous dire que cela n’est que mythe), à ses personnages aux gueules patibulaires mais au cœur d’or, à ses grandes étendues éblouissantes, à ses chevauchées fantastiques dans des plaines majestueuses au soleil levant ou couchant « dans la vallée de l’ombre et de la mort », à la mythologie américaine donc, à ses légendes.

    Et puis un film des Coen ne serait pas un film des Coen sans le second degré, l’humour noir, l’ironie caustique, un ton sarcastique qui n’appartient qu’à eux et qui convient merveilleusement au western (autour duquel ils tournent d’ailleurs depuis un moment, « No country for old men » en étant déjà une forme) et à ce trio improbable.

    Seul bémol : un rythme qui se ralentit un peu en milieu de film et une confrontation finale (le principe même des westerns qui, souvent, revendiquent leur manichéisme) un peu décevante mais aussitôt un trait d’humour ou une chevauchée nocturne sublimement filmée à donner des frissons vous le font oublier. Et puis leurs personnages truculents et finalement touchants dépassent le cadre de l’intrigue et ses faiblesses qui finalement importent peu.

    Matt Damon confirme qu’il peut tout interpréter, et il fallait pas mal d’humour pour interpréter ce LaBoeuf, Texas ranger, aussi léger et subtile que son prénom. Quant à Jeff Bridges, il n’aurait pas moins mérité un Oscar que John Wayne pour le rôle de ce Marshall alcoolique, téméraire et bourru.

    Avec « True Grit », les Coen rendent hommage au western en le renouvelant et transformant en un conte désenchanté aux paysages enchanteurs, une sorte d’Alice au pays des merveilles dans un Ouest Américain aussi hostile que magnifiquement filmée, les mésaventures d’un trio improbable entre courage et désillusions. Un ton qui n’appartient qu’aux Coen et des personnages forts remarquablement interprétés font de ce western un des meilleurs films de l’année 2010…. Le nouveau partenaire des frères Coen, un certain producteur nommé Steven Spielberg, ne s’y est pas trompé.

  • Critique- A l'affiche – LES NOUVEAUX SAUVAGES (Relatos salvajes) de Damián Szifron (Compétition officielle du Festival de Cannes 2014)

    sauvages

    Aux antipodes du (passionnant) film qui a reçu la palme d’or du Festival de Cannes 2014, « Winter sleep » de Nuri Bilger Ceylan,  en compétition officielle de ce 67ème Festival de Cannes figurait également « Les nouveaux sauvages » (Relatos salvajes) réalisée, écrit et monté par l’Argentin Damián Szifron. L’un résonne comme un long poème d’une beauté triste et déchirante, l’autre comme une réplique cinglante d’un comique grinçant, d’une drôlerie lucide et sombre. Revenu bredouille de Cannes, « Les Nouveaux sauvages » figure parmi les cinq films en lice pour l’Oscar du meilleur film étranger, notamment face au percutant plaidoyer contre le fanatisme de Sissako, plus que jamais d’actualité : « Timbuktu » (que je vous engage toujours vivement à voir).

    Les Nouveaux sauvages est un film sur ceux qui, soumis au stress, à l’inégalité, à l’injustice, ou peut-être simplement confrontés à leur propre vulnérabilité et médiocrité, humiliés parfois, finissent par craquer, et franchissent la frontière entre l’humanité et l’animalité, la civilisation et la barbarie comme le laisse déjà entendre le générique très « animal ».

    Dans le restaurant dans lequel elle travaille, une serveuse voit arriver  un client qui est responsable de la mort de son père. Sur une route déserte, un conducteur vaniteux au volant de sa voiture rutilante en insulte un autre au volant de son véhicule brinquebalant avant que le premier ne tombe en panne et ne se retrouve confronté au second, impitoyable. Un spécialiste des explosifs voit sa voiture être emmenée à la fourrière, manque l’anniversaire de sa fille à cause de cela, et devient obsédé par l’envie de se venger de cette administration sourde et, pour lui, inique. Un fils de riches, sous l’emprise de l’alcool, renverse, tue une femme enceinte, et s’enfuit. Un riche mariage va se transformer en massacre quand la mariée va découvrir que son mari l’a trompée avec une des convives.

    Genre un peu suranné, à la mode dans les années 1960, le film à sketchs est ici remis au goût du jour au point d’avoir suscité l’intérêt des frères Almodóvar qui l’ont produit.

    Damián Szifron, dans ses six saynètes aux cadres et personnages hétéroclites mais aux thématiques récurrentes, explore le thème de la vengeance poussé à l’extrême jusqu’à la folie, jusqu’au meurtre. Incapables de communiquer normalement, ses personnages ont une réaction animale, violente, absurde face à ce monde lui-même grotesque. En résulte un humour noir détonant, scabreux,  subversif, férocement drôle et qui n’échappe pas toujours à la vulgarité. A l’image de la réalisation, classique et lisse en apparence, les personnages en apparence « normaux » se révèlent particulièrement déjantés, sombres et brutaux.

    Si les références au cinéma d’hier ne manquent pas, notamment au cinéma italien: Dino Risi, Fellini ou encore Spielberg dans une version très personnelle de « Duel », c’est pourtant bien de notre société exigeante, sourde,  brusque, versatile (les réseaux sociaux ne sont pas épargnés faisant d’un terroriste une star) dont nous parle ici Sifron dans ces six sketchs indéniablement efficaces, à défaut d’être subtiles (certes, à dessein, pour obtenir ce contraste évoqué plus haut).

    Le film atteint ses limites dans cette idée de base, le contraste entre la forme (du film et des personnages) et le fond qui révèle une société corrompue, où l’argent règne en maitre, des personnages tous médiocres, vils, répondant à leurs bas instincts qui entraînent certes parfois notre rire, souvent le malaise, mais jamais notre empathie.  Mais il s’agit bien là avant tout de parodie et de caricature dont l’objectif intrinsèque est davantage de déranger, heurter, interpeller que de plaire et séduire au contraire de la BO particulièrement séduisante. A vous de voir si vous voulez partir à la rencontre de ces nouveaux sauvages parfois réjouissants, parfois dérangeants au risque d’être confrontés à votre propre réalité et sa noirceur exacerbées.

  • Dates du Festival de Cannes 2015 à suivre en direct ici

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    Du mercredi 13 Mai au dimanche 24 Mai 2015, vous pourrez suivre ici le 68ème Festival de Cannes ainsi que sur mes blogs http://inthemoodforfilmfestivals.com et http://inthemoodlemag.com.

    Suivez-moi également en direct du festival sur les réseaux sociaux: @moodforcinema (compte twitter principal) et @moodforcannes (mon compte twitter consacré exclusivement au Festival de Cannes), sur instagram (@sandra_meziere) et sur mes comptes Facebook, le principal http://facebook.com/inthemoodforcinema et celui que je consacre aux festivals : http://facebook.com/inthemoodforfilmfestivals.

    En amont du festival, vous retrouverez ici toutes les informations concernant cette 68ème édition du Festival de Cannes. Et, en attendant, vous pouvez toujours relire mon bilan du 67ème Festival de Cannes, ici, et lire mon recueil de nouvelles "Ombres parallèles" dont plusieurs se déroulent dans le cadre du Festival de Cannes.

    A très bientôt pour un nouveau festival "in the mood for Cannes"!